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Full text of "Les gestes ensemble la vie du preulx chevalier Bayard"

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Xoys.xi)xt  Jrâco^s  premier  oe  ce  nom* 


SYMPHORIEN  CHAMPIER 


Cibrairie  payot   et    C^^,  paris 
106,  Boulevarb  Saint-Germain,  106 

Tous  droits  réservés. 
1918 


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NOUVELLE   BIBLIOTHEQUE   BLEUE 

Pour  beaucoup  de  personnes  et  surtout  pour  beau- 
coup de  Français,  la  littérature  française  commence 
à  Villon,  après  lequel  on  passe  à  Ronsard,  pour  vite 
arriver  au  dix-septième  siècle. 

Malgré  le  goiit  des  Romantiques  pour  le  moyen-âge, 
malgré  les  travaux  des  érndits,  la  littérature  mé- 
diévale de  la  France  reste  profondément  ignorée  de 
la  plus  grande  partie  du  public  instruit. 

Ces  rotnans  chevaleresques,  ces  légendes  épiques 
et  courtoises,  ces  contes  satiriques,  souvent  populari- 
sés par  l'opéra  ou  d'autre  façon,  il  fallait  les  remettre 
à  la  portée  du  vrai  public,  en  volumes  d'un  prix 
modique,  bien  exécutés  dans  un  format  commode  et 
ornés  d'illustrations  documentaires,  non  point  répan- 
dues à  profusion,  mais  en  nombre  suffisant  pour  pré- 
ciser le  caractère  de  chacun  des  ouvrages  publiés. 

Le  plan  de  la  Nouvelle  Bibliothèque  Bleue  était 
trouvé  et  comme  cette  collection  populaire  répond  à 
un  besoin  on  ne  doute  point  qu'elle  soit  accueillie  avec 
faveur. 


AVERTISSEMENT 


Cet  ouvrage  de  Symphorien  Champier  sur  le 
chevalier  sans  peur  et  sans  reproche  a  eu  un 
très  grand  succès  au  moment  de  sa  publication, 
en  1525.  On  trouvera  sur  la  couverture  le  fac- 
similé  du  titre  de  ce  petit  in-4^  gothique  de 
LXXViiij  feuillets  chiffrés  et  6  non  chiffrés 
pour  la  table  des  matières  et  pour  diverses  pièces 
en  prose  et  en  vers,  avec  figures  sur  bois. 

Il  en  a  été  fait  plusieurs  éditions  et  celle-là 
paraît  avoir  été  la  première. 

A  la  fin,  se  trouve  une  pièce  de  4  feuillets 
intitulée  Compendium  illustrissimi  Bayardi  vita 
una  cum  panegyricis,  epitaphijs  ac  nonnullis 
alijs  qui  renferme  divers  morceaux  de  Nicolas 
à  Querceto  (de  Quarcet)  et  de  Campegius  (Sym- 
phorien Champier)  imprimés  en  petits  caractè- 
res italiques. 

Ce  petit  ouvrage  nous  a  paru  digne  de  figurer 


8  AVERTISSEMENT 

au  nombre  des  récits  chevaleresques  publiés  dans 
la  Nouvelle  Bibliothèque  Bleue. 

Quant  à  son  auteur,  le  Lyonnais  Symphorien 
Champier,  on  sait  qu'il  avait  épousé  une 
Terrait,  nièce  de  l'abbé  d'Ainay  et  cousine 
de  Bayard. 

Pour  la  vie  et  l'œuvre  si  considérable  de 
Champier,  nous  renvoyons  le  lecteur  curieux  à 
/'Etude  biographique  et  bibliographique  sur 
Symphorien  Champier  par  C.  Allut.  L,yon,  185c. 


EN  ce  présent  volume  sont  contenus  .vi. 
livres. 

Le  premier  est  de  quattre  singularités  du 
Daulphiné  et  la  description  d'icelluy  conte- 
nant six  chapitres. 

lyC  second,  des  combatz  que  le  noble  Bayard 
eust  au  reaulme  de  Naples,  Gennes  et  Milan, 
comprenant  toutes  les  batailles  et  gestes  qu'il 
fist  soulz  le  très  chrestien  roy  Loys  douziesme 
de  ce  nom,  contenant  .xi.  chapitres. 

Le  tiers  contient  les  gestes  du  preulx  Bayard 
lesquelles  il  fist  soulz  le  très  chrestien  roy 
Françoys  premier    de  ce   nom    jusques   à    la 


10  BAYARD 


mort  dudict  Bavard,  contenant  sept  chapitres. 

lye  quart  livre  contient  les  louanges  et 
comparaisons  du  preulx  Bayard  comparé  à 
troys  gentilz,  troys  Juifz,  troys  clirestiens, 
contenant  neuf  chapitres. 

Le  cinquiesme  contient  la  nature,  nativité, 
et  les  meurs  dudict  Bayard,  avec  les  pérégri- 
nations, proverbes  et  dictz  moraux  dudict 
Bayard,  contenant  cinq  chapitres. 

Le  siziesme  contient  les  complaincts,  oray- 
sons,  lamentations,  épitaphes,  sur  la  mort 
dudict  seigneur  Bayard,  comprenant  quatre 
chapitres. 


Epi\tre  prohemiale. 

A  révérend  père  en  Dieu  Monseigneur  I^au- 
rent  des    Alemans,  seigneur  et  evesque 
de  Grenoble,  Symphorien  Champier  salut. 

Nul  vice,  en  ce  monde  terrien,  révérend 
père  en  Dieu  et  mon  très  honoré  seigneur, 
n'est  plus  detestabe  et  énorme  envers  Dieu 
€t  les  humains  que  est  le  péché  d'ingra- 
titude, comme  celluy  qui  est  le  tronc  et  la 
racine  de  tous  les  aultres.  Car  Dieu,   en  son 


12  BAYARD 

grand  jugement  reprendra  et  accusera  les 
pécheurs  plus  de  ingratitude  que  de  nul  autre 
péché.  A  ceste  cause,  révérend  père,  affin  que 
je  ne  soys  noté  du  vice  dessusdict,  pource  que 
mes  encestres  sont  descendus  du  noble  pa3^s  du 
Daulphiné,  je  te  faictz  présent  de  la  lecture 
et  de  l'hystoire  et  gestes  du  noble  chevalier 
Bayard,  ton  cousin  germain,  comme  à  celluy 
qui  est  et  qui  doibz  estre,  pour  fouyr  le  vice 
d'ingratitude,  deffendeur  et  protecteur  de  ce 
présent  livre,  et  comme  à  celluy  qui  es  succes- 
seur de  celluy  qui  a  esté  la  cause  première  que 
le  noble  chevalier  Bayard  a  faict  plusieurs  no- 
bles actes  dignes  de  très  grande  commendation 
et  louange.  C'est  de  feu  ton  oncle  et  le  sien, 
révérend  père  en  Dieu,  monseigneur  Laurens 
des  Alemans,  ton  prédécesseur  evesque  de 
Grenoble,  lequel  vous  deulz  a  nourry,  et  est 
la  cause  première  que  estes  venus  à  très 
grans  honneurs.  Et  a  esté  la  cause  pourquoy 
me  suis  enhardy  et  entremeslé  de  mettre  la 
main  à  escripre  en  ceste  nostre  langue  fran- 
çoyse,  car,  si  bien  il  en  souvient  à  ta  debon- 
nayreté    et    haulte    magnificence,    quant    fus 


BAYARD 


l3 


logé  en  ma  maysoii  à  Lyon,  tu  me  donnas 
grand  couraige  et  eûhortas  de  mettre  la  main 
à  la  plume.  Et  au  moyen  de  la  tienne  persua- 
sion et  de  monsieur  le  président  du  Daulphiné 
Falco  Daureliat  ce  que  je  creu  de  legier  à 
cause  de  l'estimacion  que  j'avoye  du  noble 
chevalier  ton  feu  cousin  Bayard,  aussi  de  la 
doctrine  et  vertu,  et  de  la  réputation  que  je 
eus  présentement,  te  voyant  ensemble  avec 
tes  cousins,  frères  du  feu  noble  Bayard,  révé- 
rend père  en  Dieu  Philippe  Terrail,  evesque 
de  Glandes ve,  et  monsieur  Jaques  Tereail, 
seigneur  de  Sainct  Martin  de  Chartres,  abbé 
de  Josaphat,  et  aultres  nobles  du  Daulphiné, 
comme  ton  chier  et  unique  frère  Monsieur  le 
capitayne  Charles  des  Alemans,  seigneur  de 
Laval  et  aultres  plusieurs  des  parens  et  alliés 
du  noble  chevalier  Bayard.  Or  doncques  très 
clerc  prélat,  je  prie  à  ta  courtoysie  naturelle 
que  veu  et  entendu  que  tout  tel  que  je  suis 
en  nostre  langue  moderne,  ta  haulte  prudence 
me  défende  contre  tous  détracteurs,  si  aulcuns 
en  y  a  (ce  que  je  ne  cro5^s  pas).  Car  le  noble 
chevalier  du  quel  j'ay  icy  escript  les  gestes  ne 


14  BAYARD 

fust  jamais  liay  de  homme  de  France  ny  de 
aultre  province.  Et  son  histoyre  declaire  assez 
l'affection  qu'il  a  eue  toujours  au  bien  public 
de  la  nation  de  France.  Ainsi  comme  aultrefoys 
tant  ay  declayré  en  mon  livre  intitulé  le 
triumplie  de  France,  tant  en  latin  que  en 
langue  gallicaine  lesquels  triumphes  et  euvres 
sont  eschappées  des  boutiques  des  Imprimeurs 
tant  à  Paris  comme  à  Lyon,  assez  mal  corri- 
gées ;  à  ceste  cause,  révérend  père,  je  te  sup- 
plie par  la  vraye  amour  que  tu  peulx  avoir  à 
ta  lignée  et  à  ton  sang,  que  veuille  ceste  pre 
sente  histoyre  des  gestes  de  ton  chier  cousin  le 
noble  Bayard  fayre  bouter  sur  les  formes 
impressoyres.  Et  si  à  ce  ne  te  peult  esmouvoir 
ta  lignée  et  consanguinité,  à  ce  te  vueille 
esmouvoir  l'honneur  de  ton  pays  et  la  bonne 
doctrine  et  exemple  du  noble  chevalier  Bayard, 
pour  monstrer  à  tes  subjectz  comme  jeusnes 
gentils  hommes  doibvent  inviter  et  ensuyvre 
en  vertus  et  choses  illustres  et  dignes  de  com- 
mendation  le  noble  capitayne  Bayard,  lequel  a 
esté  le  myrouer  et  exemple  de  toute  chevale- 
rie. Parquoy  tous  nobles  cueurs  qui  vouidront 


BAYARD  l5 

cueillir  fruipt  ou  fioriture  dedans  ce  jardin  du 
noble  Bayard  remply  et  illustré  des  gestes  sin- 
guliers, seront  bien  si  humains  que  ils  en  ren- 
dront grâce  a  celluy  qui  est  cause  que  il  est 
ainsi  cultivé,  en  extirpant  d'icelluy  toutes 
erreurs  et  scabrosités  qui  le  pourroient  rendre 
stérile.  Et  à  tant  fine  icy  mon  epi^tre,  laquelle 
nous  servira  de  prologue.  Et  à  toy,  révérend 
père  en  Dieu,  donne  le  premier  moteur  et  créa- 
teur de  toutes  choses,  toute  et  expectible  féli- 
cité et  bien  heureuse  vie. 

Escript  à  I^yon  ce  .xv.  jour  de  septembre 
l'an  de  grâce  mille  .cccccxxv. 

"î  VIS 


Epistre    envoyée    à    noble    et    preulx    chevalier 

lieutenant    du    Daulphiné 

et  de  Monseigneur  le  duc  de  Lorrayne 

Capitaine   Bayard. 

Preulx,  triumphant,  vertueulx  champion 
Second  Hector,  et  l'aultre  Scipion, 
Fouldre  de  guerre  et  marcial  oraige, 
Imitateur  Hannybal  de  Carthaige, 
Trosne   d'honneur,    tabernacle   de   gloire, 
Char  triumphant  ordonné  pour  victoyre. 
Qui  de  tes  mains  d'ardeur  aigre  eschaufifées, 
As  acquis  de  Mars  les  triumphans  trophées, 
En  rapportant  ton  bras  dextre  et  haulsaire 
Rougi  du  sang  de  l'Espaigne  adversaire. 
Grand  personnier  des  labeurs  d'Hercules 
Imitateur  des  gestes  d'Achilles, 
Salut  te  rend  celluy  qui  congnoit  bien 
Pour  vérité  orres  quant  et  combien 
En  as  donné  par  ta  force  et  vaillance 
Habondamment  au  bien  public  de  France. 

Que  pleust  à  Dieu  que  à  ton  loz  immortel 

-Me  fust  possible  en  ordonner  ung  tel 

Au  moyns  que  eusse  assés  propre  escriptoire 

Pour  rédiger  tes  faicts  en  inventoire 

Impossible  est  dont  j'ai  douleur  amère 

Car  à  Hector  il  convient  un  Homère 

Et  à  César  des  triumphants  le  guyde, 

Les  clercz  espritz  de  Vergile  ou  d'Ovide. 

A  Bayard,  quoy  ?  Unjf  Dan,  un  maiêtre  Alain 

Ung  Jean  de  Mehung,  ung  George  Chastellain 

Pour  l'abrever  en   claires  eaulx   dififuzes. 

Au  beau  pourpris  d'Apollo  et  des  nimphes 

Et  s'il  ne  fault  supplier  leur  absence. 

Bien  humblement  veult  prier  ta  clémence 


BAYARD  1 7 

Que  pour  desdaing  ne  mesle  en  non  challoir 

Le  mien  escript  fondé  sur  bon  voulpir. 

Lequel  tout  seul,  si  ta  lettre  ne  f  ault 

Peut  excuser  de  pouvoir  le  defïault 

Et  toutes  foys,  pour  cela  je  ne  tache 

De  ma  plumette  ordonner  un  pannaige, 

Pour  illustrer  le  heaulme  tymbré 

De  toy  qui  es  en  tous  lieulx  célébré 

Car  renommée  en  ton  florissant  eaige 

T'en  devisa  ung  de  son  beau  pannaige 

Qui  soit  ainsi  du  temps  du  roy  Alphonce 

En  ung  champ  cloz,  desconfiz  don  Alonce 

Puis  peu  après,  au  pont  de  Garillan 

En  la  duché  de  Gennes  et  Millan, 

Tu  te  montras  aultant  qu'il  est  possible 

En  tous  combas  et  assaulx  invincible 

Et,  qui  plus  fait  foy  de  ta  hardiesse, 

C'est  ton  exploit  à  la  prinse  de  Bresse 

Où  maulgré  tout  Bressiens  et  souldars  d'elle 

Premier  entras  dedans  leur  citadelle 

Et  si  avoient  tout  prouvé  par  tesmoingtz 

J'en  sçays  en  main  cent  sufïisans  du  moins 

Bien  il  suffit  d'alléguer  ceste  foys 

Le  preulx  Gaston  vray  conte  de  Foix, 

Charles  d'Amboise  ou,  pour  le  faire  court, 

Monstra  Allègre,  Auligny,  Imbercourt, 

Pourtant  entend  nation  espaignolle 

Ne  couche  plus  en  jeuz  cette  paroUe 

Disant  que  France  aux  belliqueulx  azars 

A  trop  grisons  et  bien  peu  de  Bayards 

Car  il  vault  mieulx,  pour  conclure  ce  point 

En  avoir  peu  que  de  n'en  avoir  poinct. 

Ung  seul  Bayard  Françoys  à  la  campaigne 

A  rué  jutz  les  grands  genetz  d'Espaigne 

Et  conquesté  les  bardes  et  despouille 

De  tes  coursiers  de  Calabre  et  de  Pouille 

C'est  le  Bayard  tout  bardé  de  prouesse 

Au  beau  devys  et  blason  de  noblesse 

Que  tu  as  veu  fera  en  tes  espanades 

Ung  milion  de  saulx  et  de  ruades 

C'est  le  Bayard  au  combat  bannissant 

Aulx  clers  clerons  d'honneur  bien  bondissant 

BAÏARD  2 


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BAYARD 


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Dessus  lequel  oncques  la  main  hostille 

Ne  sceust  asseoir  ne  donner  coup  d'estrille 

Je  dys  ta  main  ne  toute  ta  puyssance 

Ne  ta  faincture  et  meschante  aliance 

Comme  on  a  veu  en  diverses  manières 

Depuis  un  peu  au  siège  de  Mezières 

Oui  ont  valu  tes  dards,  tes  étendards 

Ton  grant  picard  P'rancisque  et  leurs  soudards 

La  fouîdroyante  et  forte  baterie 

De  la  puissante  et  grosse  artillerie, 

Dis  hardiment  tu  es  à  la  rebresche 

N'avois  tu  pas  pour  entrer  belle  bresche 

Te  failloit-il  pour  fouyr  ton  devys 

Portes  ouvrir,  ou  baisser  pont  levys, 

Gracion  plus  que  aultre  fraudule 

Le  seul  Bayard  ta  faicte  mainte  leute 

Et  font  fouyr  par  plaines  et  montaignes 

Avec  toy  mains  grans  roussins  d'AUemaigne 

Dont  l'ung  d'eulx  prinz  cache  en  una  buysson 

Est  à  Patis,  apprenant  sa  leçon 

Que  s'en  suyt  il  de  ce  heur  tant  notoyre 

Sinon  donner  à  Dieu  du  tout  la  gloyre 

Qui  a  assiz  ung  si  vertueulx  cueur 

Dedans  ton  corps  magnanime  et  vainqueur 

Qu'as  exposé  si  et  en  toutes  pars 

Tout  des  premiers  pour  servir  de  rempars 

Fortifiant  et  gardant  de  souffrance, 

Toujours  l'honneur  et  bien  public  de  France. 

O  noble  cueur  de  triumphe  paré 

Cueur  valeureux  de  force  remparé, 

O  grant  ressouer  de  tout  honneur  bellicque 

Fort  Castillon  de  la  chose  publicque. 

Où  est  celluy  qui  deuvre  supernelle 

Erigera  en  memoyre  éternelle 

A  ce  triumphant  ou  bien  colompne  antique 

Pour  faire  foi  de  ta  gloire  autentique 

Il  n'en  est  point,  aussi  est-il  duisible 

Qu'elle  soit  mise  en  chose  corruptible 

Ains  pour  le  mieulx  à  grans  charges  et  sommes, 

Perpétuée  à  la  bouche  des  hommes 

—  C'est  le  baston,  l'appuy,  le  loyer,  le  salaire 

Que  doibt  quérir  un  cueur  de  noble  affaire 


BAYARD  ig 

—  L'appuy  de  gentille  noblesse 

Le  bon  estât  de  noble  gentillesse 

Dont  bon  renom  qui  seul  en  a  la  charge 

A  ja  pour  toy  faict  lever  la  descharge 

En  tous  endroitz  si  très  bien  calculée 

Qu'el  ne  peust  estre  à  jamais  reculée 

Et  sur  ce  poinct  je  feray  fin  et  pause 

Très  humblement  te  priant  que  la  clause 

Qui  m'a  induict  ceste  espitre  entreprendre 

Soit  le  moyen  qu'en  gré  la  puisse  prendre 

C'est  la  vertu  à  qui  est  chose  juste 

Que  tout  on  rende  ainsi  que  dit  Saluste 

Ce  que  je  foys  comme  s'il  qu'il  vouldroit 

Mieulx  te  monstroy  qu'il  a  sueur  à  bon  droict 

Et  est  suhscript. 
Lettres  allés  sans  qu'esguillon  vous  touche 
De  bien  parler  avés  façon  et  art 
Présentés  vous  au  seigneur  de  Bayard 
Le  chevalier  sans  peur  et  sans  reproche. 


Aul^re  espiée. 

A  Monsieur  Merlin  de  Sainct  Gelays,  aul- 
mosnier  de  Monseigneur  le  Daulphin,  Sympho- 
rien  Champier  salut. 

lye  tesmoignaige  du  temps  passé,  la  lumière 
de  vérité,  le  messagier  des  antiquités,  la  vie 
de  memoyre  que  maintenant  on  appelle  his- 
toyre,  les  anciens  ont  préféré  devant  tous 
aultres  genres  d'escripture  et  ont  dit  estre 
utile  et  très  necessayre  aux  hommes  pource 
qu'elle  nous  demonstre  comme  debVons  vivre 
et  ce  que  debvons  ensuyvre,  et  pareillement 
fouyr,  et  comme  noz  opérations  par  bons 
moyens  se  doibvent  diriger  en  vertu  tout  ce 
que  nous  monstrent  histoyres  apertement  et 
pour  exemples.  Car  tout  demeureroyt  en  ténè- 
bres, si  la  lumière  des  histoyres  n'estoit  et  ne 
demonstroyt  les  choses  passées.  Et  comme  dient 
les  anciens,  il  n'est  pas  plus  de  honneur  aulx  vic- 
torieulx  que  aux  scripteurs  et  historyens  des 
victoyres,  et  n'est  pas  moins  à  louer  Homère, 


BAYARD  2 I 

f 

descripvaiit  les  gestes  troyennes  que  Hector 
ou  Achilles  qui  d'icelles  ont  esté  la  gloyre.  Si 
histoyre  n'eust  esté  trouve,  les  hommes  ne 
parleroient  que  des  choses  de  leur  temps  seu- 
lement, A  toy  donc,  chier  amy  Merlyn,  ay 
voulu  ceète  histoyre  envoyer,  pource  que  elle 
est  d'ung  preulx  entre  tous  les  aultres  qui  ont 
esté  au  pays  de  monseigneur  le  Daulphin,  au 
service  duquel  tu  es  ordinayrement  et  des 
plus  familiers.  Et  d'aultant  que  monseigneur 
le  Daulphin  est  filz  du  premier  filz  de  l'Eglise 
aisné,  n'est  de  merveilles  si  en  son  pays  du 
Daulphiné  est  né  ung  des  plus  chevaleureulx 
qui  aye  esté  de  son  temps.  Car  ainsi  que  le 
Daulphin  est  le  plus  noble  poysson  et  beau, 
bening  et  de  doulce  nature  qui  soyt  en  la 
mer,  ainsy  monseigneur  le  daulphin  est  entre 
tous  jeunes  princes  très  noble,  beau,  bening 
et  de  nature  courtoyse.  Et  veu  qu'il  est  ainsy 
d'aultant  que  son  père  a  voulu  prendre  l'ordre 
de  chevalerie  par  les  mains  du  feu  noble 
Bayard,  à  plus  forte  raison  vouldra  mon  dit 
seigneur  prendre  récréation  aux  gestes  et  his- 
toyres  du  preulx  Bayard,  lequel  a  prins  nais- 


22  BAYARD 

sance  au  pays  dont  il  est  souverain  seigneur  et 
du  quel  il  porte  le  tiltre.  Et  tu  scés  assés  comme 
les  gestes  en  ceste  histoyre  contenues  peuvent 
donner  exemples  à  tous  jeunes  chevaliers  qui 
veulent  armes  pourter.  Lucius  Luculus,  lequel 
escri^t  en  grec  les  batailles  de  Marsus,  par  la 
seule  congnoissance  des  histoyres  non  seule- 
ment delaicte  l'entendement  de  l'homme,  mais 
aussy  est  utile  à  tous  humains  pour  la  congnois- 
sance des  choses  passées,  par  laquelle  plusieurs 
foysles  jeunes  sont  réputés  plus  saiges  que  aul- 
cuns  anciens,  et  ce  est  par  la  seule  lecture  des 
histoyres.  Si,  en  ceste  histoyre,  je  recite  aulcunes 
infortunes  que  les  Françoys  ont  eues  de  nostre 
temps,  pour  ce  n'en  doibs  estre  reprins.  Car 
ung  vray  historien  doibt  escripre  aussi  tost  les 
infortunes  et  adversités  comme  les  prospérités. 
Et  n'est  pas  moins  à  louer  Titus  lyivius,  Ro- 
main, de  ce  qu'il  a  escript  comme  Romme 
fuât  prinse  et  bruslée  par  ceux  de  Gaule  dicte 
maintenant  France,  que  quant  il  descript  le 
triumphe  de  Paulus  Emilius  lequel  il  eust 
des  Macédoniens,  ou  quant  il  descript  les  vie- 


BAYARD  23 

I 

l 

toyres  de  Scipion' Aphricain.  La  nature  des 
historiens  est  d'escripre  prospérité  et  adversité 
ensemble.  Xenophon,  très  grand  philosophe, 
quand  il  descript  la  destruction  de  Athènes  et 
la  famine  d'icelle,  cite  triste  et  doulent  et  avec 
larmes  descript  ;  mais  non  obstant,  pource  que 
il  estimo3^t  éstre  utile  à  la  postérité,  ne  délais- 
sa à  ce  fa3^re.  Doncque's,  mon  am}^  Merlin,  je 
te  prie,  vueille  excuser  les  faultes  de  ce  petit 
livre,  (si  aulcunes  en  y  a)  et  si  ne  sont  escrip- 
tes  en  vraye  rethoricque  françoyse  comme  les 
epistres  de  Ovide,  translatées,  de  latin,  en.  nos  • 
tre  langue  galhcaine  par  feu  ton  oncle,  evesque 
d'Angbleâme.  Je  t^  ay  bien  voulu  ceste  epistre 
envoyer  pour  te  donner  à  congnoistre  que  à 
celle  foys  que  tu  fus.t^  en  ma  maison  à  Lyon, 
avec  plusieurs  aultres  docteurs  et  litterés  entre 
tous  aultres,  me  pleust  ton  éloquence  et 
adorné  langaige.  Vueilles  doncques  recongnois- 
tre  l'amour  de  moy  envers  toy  et  iaiçtz  qu'elle 
soyt  réciproque,  et  soyt  juge  de  noz  labeurs. 
Et  à  tant,  prie  celluy  que  la  terre  par  sa  pro- 
vidence colloquast  au  centre  du  monde  qu'il 


24  BAYARD 

luy  plaise  donner  vie  longue  à  monseigneur  le 
Daulphin  Françoys  duquel  es  serviteur  ordi- 
nayre,  et  à  messeigneurs  ses  frères  et  à  toy 
ensemble  vie  en  longueur  Nestorienne  et  Da- 
vidique  en  meurs  et  dévotion. 


^  Description  du  Dauïphiné. 

^  Les  gestes  ensemble  la  vie  du  noble  cheva- 
lier Bavard  comprenant  plusieurs  victoyres 
des  roys  de  France  Charles  VIII,  Loys  XI  et 
Françoys  premier  de  ce  nom  soubz  lesquelz  il 
a  vescu.  Composées  par  messire  Symphorien 
Champier,  docteur  chevalier  et  seigneur  de 
la  Faverge.  Chapitre  premier. 

DAuivPHiNÉ  est  une  province  des  Allobro- 
ges,  lesquelz  Allobroges,  comme  de^cri^t 
Berose  Chaldée,  pript  son  nom  de  Allobrox, 
roy  qui  premièrement  régna  en  ce  pays.  Et  les 
principalles  cités  dicelle  région,  comme  dientles 
cosmographes,  et  les  plus  illustres,  sont  Vienne 
sur  le  fleuve  du  Rhosne,  Grenoble,  laquelle 
fut  dicte  de  Gracien  l'empereur,  Genefve,  sur 


20  BAYARD 

le  lac,  Valence  sur  le  Rhosne,  dicte  à  Valen- 
tinian,  l'empereur,  et  la  dernière,  Avignon.  Les 
provinces  nomme  Juvenal  en  sa  première 
satire,  et  Saluste  en  son  histoyre  de  Cathiline, 
et  Plautus  en  une  epistre  laquelle  se  com- 
mence Nunquam  me  Hercule...  Entre  toutes 
les  provinces  des  AUobroges,  le  Daulphiné 
est  la  principalle,  dont  Vienne  est  la  capitalle. 
Laquelle  pour  le  présent  est  archevescliie  et 
metropolitayne.  Et  se  dict  l'arcevesque  primax 
primatum.  Ceste  province  est  dicte  et  nom- 
mée Daulphiné,  au  Daulphin  qui  est  un^ 
poysson  de  la  mer  le  plus  noble,  bening, 
doulx,  familier,  et  misericordieulx  qui  soyt 
entre  tous  les  poissons.  Car  ainsi  que  recitent 
Mécénat  Flavianus  et  Flavius  Alphius,  Pline 
et  Aulus  Gelieus  au  temjDS  de  Auguste  César, 
le  filz  d'un  pauvre  homme  lequel  apprenoit 
la  langue  latine  en  ung  lieu  appelé  Puteolos, 
lequel  filz  souvent  estoit  porté  par  le  Daul- 
phin sur  la  mer  jusque  à  Puteole,  oii  il  faisoit 
son  estude  et  duroit  plusieurs  ans  ainsi  fai- 
sant. Et  une  aultre  foys  auprès  d'une  cité 
de    Affrique,    nommée    Hyppone,    dont    fust 


BAYARD  27 

evesque  sainct  Augustin,  estoit  ung  daulphin 
au  rivaige  de  la  mer,  lequel  prenoit  le  pain  de 
la  main  des  hommes.  Et  Getide,  ainsi  que 
recite  Pline  en  une  cité  des  Rhodiens  nommée 
la  Ivise  eust  ungenfant  nommé  Hermias  lequel 
par  long  temps  fust  porté  par  le  Daulphin  sur 
mer,  et  par  luy  nourry  long  temps,  et  puys 
par  une  tempeste  et  orage  de  mer  fut  gecté 
sur  terre.  Et  ung  tel  exemple  le  cite  le  filz 
de  la  fille  de  Aristote,  Theophraste  en  ung 
lieu  maritime  nommé  Naupactes,  lesquelz 
exemples  et  histoyres  nous  demonstrent  le 
Daulphin  estre  le  poisson  de  mer  le  plus  noble 
et  charitable,  si  ce  peult  dire  sans  represhen- 
sion  piteable  de  tous  aultres  poissons.  Et  par  ^  ^i\ 

vraye  similitude   et   transcription   semblable,  ^d.^ 
pouvons  dire  le  Daulphiné  estre  terre  noble,  r^^^'^ 
domestique,  laquelle  produist  les  gens  les  plus  "] 
humbles,  courtoys,  nobles,  domesticques,  pitea^   1 
blés,  humains,  hardys  et  preulx  en  guerre,  en     ' 
paix    charitables    que    gens    ny    nations    qui 
soyent  entre  les  Allobroges  et  Gaules.  De  l'an- 
tiquité et  origine  du  Daulphiné,  je  me  desporte 
pour  le  présent,  car  Mirsilus  hystorien  antique 


28  BAYARD 

en  a  très  amplement  escript,  lequel  escript  les 
gestes  antiques  de  ceulx  du  Dauphiné  qui  fu- 
rent devant  que  Deucalion  les  chassa  de  la 
région  de  Thessalie,  comme  recite  Dionysius 
Alicarnaceus  en  son  premier  livre.  De  ces 
Daulphins  venant  de  Thessalie  fut  ediffié  et 
construit  le  chasteau  Daulphin,  situé  aulx 
montaignes  du  Daulphiné,  duquel  print  le 
nom  la  pluspart  des  AUobroges  et  la  plus  noble 
partie,  dict  le  Daulphiné.  De  ceste  noble 
province  sont  sortis  par  origine  plusieurs  nobles 
hommes  tant  aulx  armes  que  en  toutes  doc- 
trines, dont  pour  le  présent,  je  m'en  déporte. 


^  Des  quatre  singularités  du  Daulphiné.        j  ^:)  P^ 

lyC  très  chrestien  roy  I^oys  unzieème  de  ce 
nom,  du  temps  qu'il  estoit  demeurant  au 
Daulphiné,  avant  son  couronnement,  du  Daul- 
phiné d'où  il  estoit  seigneur,  disoit  que  en 
son  pays  du  Daulphiné  avoit  quatre  choses 
singulières,  lesquelles  n'estoient  semblables 
en  nul  lieu  du  monde.  I^a  première  singu- 
larité e;stoit  la  fontaine  qui  brusle,  c'est  une 
fontaine  ardente,  laquelle  est  située  entre  la 
cité  de  Grenoble  et  la  cité  de  Dye,  de  laquelle 
parle  sainct  Augustin  au  .vii.  chapitre  du 
.xxi.  livre  de  la  cité  de  Dieu,  disant  ainsi  : 
Illum  quidem  fontem  non  inveni  quem  in 
Epiro  vidisse   se  discerent,   sed   qui  in  Gallia 


30  BATARD 

similem  noscent  non  longe  a  Gratianopoli 
civitate,  ubi  faces  extinguntur  ardentes  et  as- 
cendentur  extincte.  C'est-à-dire  :  «  Je  n'ay  pas 
trouvé  gens  qui  dient  avoir  veu  la  fontaine  en 
Epire  laquelle  on  dict  que  les  torches  allu- 
mées sont  exteinctes,  et  ceux  qui  ne  sont 
pas  allumées  se  allument,  mais  bien  une  telle 
avons  ouy  par  certains  estre  en  Gaule  au 
près  d'une  cité  nommée  Grenoble.»  Ce  sont 
les  propres  parolles  de  sainct  Augustin.  Ceste 
fontaine,  à  la  toucher,  est  froide  et  si  on 
boute  dedans  de  la  paille  ou  chandelle,  elle 
se  allume  comme  si  elle  estoit  flambée  de 
feu.  Et  ce,  de  la  première  singularité,  de 
laquelle  me  déporte  pour  le  présent,  pource 
que  ung  jeusne  et  docte  docteur,  nommé 
maistre  Hieraulme  de  Montuis  en  a  très 
bien  traicté  et  physicalement  parlé  par  qua- 
tre probleumes,  lesquelz  il  a  depuis  com- 
manté    et   très  scientifiquement  declairé. 


^  De  la  seconde  singularité  du  Daulphiné, 

Description  de  la  tour  sans  venin. 

I<a  seconde  singularité  du  noble  pays  du 
Daulphiné  est  la  tour  sans  venin  sur  près 
dudict  Grenoble  environ  le  milieu  de  la  mon- 
tagne, de  la  rivière  de  l'Isère  et  du  Drapt.  En 


32  BAYARD 

laquelle  beste    venimeuse  ne  peult  vivre,  car 
incontinant    que  l'on   l'a  boutée   dedans,  elle 
meurt.  Cette  tour,  comme  aulcuns  l'ont  voulu 
interpréter,    signifie    que    en   icelle    province, 
gens    traistres   ny    intoxicateurs,    empoyson- 
neurs,  caulx,  plains  de  vendications  etfaulcetés 
communément    ne    peuvent    régner    en    celle 
région,   pource  que   la  noblesse    du    pays    ne 
peult  souffrir  telles  gens  régner  en  leur   pro- 
vince. Et  si  par  avanture  audict  pays  a  mau- 
vais juges  ou  gens  de  rapine,  tant  en  judica- 
ture  que  entre  les  nobles,  toute  la  noblesse  se 
joinct    ensemble    et    demonstre    le    maléfice 
d'iceulx,    parquoy  leur  parlement   ou  justice 
est  à  ce  contrainct  à  rendre  à  ung  cliescun  ce 
qui  luy  apartient.  Et  pource  on  dit  par  com- 
mun langaige  en  France  que  il  n'y  a  noblesse 
que  du  Daulphiné,  à  cause  que  il  n'y  a  gentil 
homme  ny  riche  ny  pouvre  qui,  à  ung  affaire 
du  pays,   ne  soit  prest  aulx  armes  quand  la 
nécessité  y  est. 


*f[  La  tierce  singularité  du  Daulphiné. 


Q: 


UANT  à  la  tierce  singularité  du  Daul- 
phiné, laquelle  du  temps  du  dict  roy 
lyoys  unziesme,  estoit  vraye  singularité,  c'est 
la  montaigne  inascensible,  là  où  jamais  homme 
n'avoit  de  ce  temps  monté,  laquelle  fust  faicte 
ascensible  du  temps  du  bon  roy  Charles  VIII. 
Car  on  voyaige  premier  dudict  roy  Charles  de 
Naples,  ung  I^orrain,  dict  le  capitayne  don  Ju- 


BAYARD 


34  BAYARD 

lien,  lequel  toute  sa  vie  avoit  esté  ingenieulx  et 
aussi  alchimiste  la  ou  l'on  ne  acquer  pas  grant 
richesses  comme  est  de  cou^tume,  car  de  air  et 
de  fumée  on  ne  peult  faire  or  ny  argent.  L^e 
dict  don  Julien  par  son  engin  et  subtilité 
fist  faire  engins  et  crochetz  lesquelz  on  boutoit 
dedans  les  roches,  et  tant  fist  qu'il  monta 
dessus  la  montaigne,  et  après  aulcuns  des  plus 
hardis  montèrent  après  luy  et  ne  se  fault 
esbahyr  si  don  Julien  I^orrain  trouvoit  moyen 
de  ce  fayre,  car  entre  toutes  les  nations  que  l'on 
sache,  n'y  a  gens  si  ingenieulx  que  lyorreins, 
lesquelz  Lorreins  ont  trouvé  l'invention  de  faire 
mirouers  de  verre,  en  oultre  toutes  verrines  ou 
la  plus  part  de  France  et  d'ailleurs  viennent  de 
I^orreinne.  lycs  Lorreins  ont  trouvé  en  leur 
terre  mine  d'asur  qu'est  très  noble  couleur. 
Les  Lorreins  ont  trouvé  en  leur  pays  plusieurs 
mynes  d'argent,  de  plomb,  de  cuyvre  et  aul- 
tres  metaulx.  Et  oultre  plus,  laquelle  chose  est 
moult  à  louer,  les  nobles  Lorreins  sans  loix 
romaines,  sans  coustumes  escriptes,  ont  la 
congnoissance  de  toutes  les  causes  civilles  de 
leur  pays,   sans  pillerie,   sans  corruption   des 


BAYARD  35 

adyocatz  ny  faulces  sentences  de  légistes  ny 
juges,  mais  sont  les  nobles  juges  selon  la  plus 
grande  partie  des  voix,  et  s'il  estoit  question 
d'une  place  de  dix  mille  francs  de  rente  ou 
plus,  dans  ung  an  la  sentence  est  donnée  oii 
les  parties  sont  d'accord  entre  eulx,  ou  par 
arbitres  des  nobles,  et  ne  sceust  oncques  le  roy 
Régné,  qui  eètoit  entre  les  princes  un  mirouer 
de'  noblesse,  jamais  trouver  moyen  de  faire 
condescendre  ses  subjectz  et  nobles  de  bouter 
leurs  cou^tumes  par  escriût.  Pource  que  les 
nobles  disqient  que  si  les  cou^tumes  estoient 
rédigées  par  escript,  ung  tas  de  legules  les 
vouldroient  commenter  et  feroient  comment 
sur  comment,  glose  sur  glose,  comme  ont  faiçît 
Bartole,  Balde,  Salicet,  I^ange,  Johannes  An- 
drée, Johanes  de  Imola,  Jason,  jusques  à  ung 
diçt  Porcus,  et  plusieurs  aultres,  sur  les  loix 
des  empereurs,  lesquelz  sont  cause  que  les 
procès  pour  le  présent  sont  immortels,  lesquelz 
ne  sont  que  les  laictz  de  Cerberus  pour 
bouter  confusion  au  monde.  Et  ainsi  ont  faict 
les  aultres  sophistes  aux  aultres  facultés, 
comme  en  médecine  ont  faict  Jacques  de  For- 


36  BAYARD 

live,  Ugo  de  Senis  Dinus  et  Thomas  de  Garbo, 
qui  ont  gasté  la  médecine,  et  sont  cause  que 
l'on  a  délaissé  Hyppocras  et  Gallien  non  so- 
phistiques, mais  anciens  docteurs.  Et  les 
Artiens  ont  délaissé  Aristote,  et  ont  priris  aul- 
cuns  sophistiques,  comme  Buridam,  Albert  de 
Saxonie,  George  de  Brucelle,  et  des  jeunes 
Bricot,  Coronel  du  Ivart  et  semblables.  Des 
théologiens  je  m'en  déporte  ;  mais  je  vouldroys 
bien  que  on  ne  leust  que  la  Saincte  Bible, 
avecques  les  docteurs  de  l'Esglise  catholique, 
et  les  anciens,  comme  Sainct  Denys,  Hylaire, 
Cyprian,  Chrisostome,  Fulgence,  Damascene, 
Ugues,  et  Richard  de  Sainct  Victor  et  sem- 
blables. 

Et  à  tant,  me  tairay  et  feray  silence  du 
mont  inascensible,  et  parleray  de  la  quarte 
singularité,  pour  ce  qu'elle  est  plus  conjoincte 
à  nostre  matière  principalle. 


^  De  la  quarte  singularité  du  Daulphiné. 

LE  dessus  nommé  Roy  I^oys  dtoziesme  de  ce 
nom  disoit  que  la  quarte  singularité  de  son 
pays  du  Daulphiné  c'estoit  le  plus  beau  jar- 
din qui  fuèt  au  monde.  C'estoyt  six  lieues  de 
pays  despuys  une  seigneurie  que  l'on  appelle 
la  Boissiére  et  ung  aultre,  nommé  A  vallon  jus- 
ques  à  Grenoble,  entre  deulx  montaignes, 
auquel  jardin  avoit  cent  maisons  de  gentilz- 
hommes,  belles,  fort  antiques  et  bien  édifiées 
et  grans  praeries,  vignes,  arbres  de  toutes 
sortes  de  fruitaiges  bons  à  merveille,  lequel 
jardin  ejiftoit  arrousé  de  diverses  fontaines, 
ruisseaul'x  et  rivières,  entre  lesquelles  estoit 
une  magistralle  :    c'est  l'Isère,   qui  vient  des 


38  BATARD 

montaignes  de  Savoye,  et  tire  vers  Grenoble, 
et  de  là  à  Romans,  et  puis  se  joinct,  près  de 
Tornon  au  fleuve  du  Rhosne.   En  ce  jardin, 
ordinairement  on  faulche  deulx  foys  les  prés. 
I^à  sont  beaucoup  de  martinez,  là  où  bâtent  le 
fer,  desquelz  on  sert  de  fer  plusieurs  provinces. 
Ce  jardin  est  si  fertile  de  toutes  choses  qu'il 
n'est  possible,  pource  qu'il  contient,  en  trouver 
de  meilleur.  En  oultre,  disoit  que  ce  jardin  en 
soy    contenoit    une    maison,    là   où    estoit    la 
meilleure  espée  que  l'on  sceust,   et  l'appeloit 
l'espée  terraille.  Par  ceste  espée,  entendoit  les 
prédécesseurs  et  ancestres  du  noble  et  preulx 
chevalier  Bayard,   et  despuys,   on  a  dict  au 
Daulphiné  l'espée  terraille.  Tu  trouveras  encore 
de  nostre  temps  deuîx  espées  en  la  maison  du 
noble   Gaspard   Terrail,    lesquelles    portoit  le 
grant  père  du  dict  Gaspard,  et  du  dict  Bayard, 
et    sont   d'une    merveilleuse    façon    et   d'ung 
grand  poix,  et  se  treuve  peu  de  gens  qui  s'en 
puissent  bien  ayder,  à  cause  de  la  ponderosité 
d'icelles. 

En  ceste  maison,  de   tous   temps  ont  esté 
gens  de  force  et  prouesses,  et   qui  tous  jours 


BAYARD  59 

ont  suyvy  les  armes,  et  de  leur  temps  n'a 
esté  bataille  en  France  ny  ailleurs,  où  fussent 
les  roys  de  France,  où  ils  ne  fussent. 

Je  délaisse,  à  cause  de  la  briefveté,  les 
aultres  singularités  qui  sont  au  pays  du  Daul- 
phiné  :  comme  troys  tynes  faictes  naturelle- 
ment dans  une  roche  au  près  d'un  chasteau 
nommé  Sasonage,  en  la  montagne,  lesquelles 
sont  grandes  à  merveilles.  Et  ung  certain 
jour  de  l'année,  ceulx  du  pays  vont  veoir 
lesdi(ites  tynes  dans  le  rocher  assises,  et  si 
l'année  doi]î(t  e^tre  stérile,  elles  sont  vû^'des 
et  n'y  a  comme  poinct  d'eaue.  Si  l'année 
doibt  estre  abondante  en  biens,  elles  sont 
pleines  d'eaue.  Et  ainsi  l'afferment  ceulx  du 
pays  entour.  Et  en  ung  aultre  lieu  au  Daul- 
phiné,  près  d'une  ville  nommée  Moras  et  du 
prieuré  de  Mante,  quand  doi^'t  egtre  maulvaise 
année,  ceulx  du  pays  dient  qu'il  sont  une 
fontaine  de  terre  dont  deux  molins  peuvent 
bien  mouldre,  et  en  auftre  temps,  il  n'y  a  point 
d'eaue.  Et  demeurera  ladi^te  fontaine  au^tunes 
foys  six  ans,  aultrefoys  hui^  ou  dix  sans 
eaue. 


40  BATARD 

Oultre  au  Daulphiné,  touchant  la  cité  de 
Vienne  est  une  grosse  montaigne  artijScielle- 
ment  faicte,  laquelle  est  fondée  sur  grosses 
tours  massiçes,  là  où  a  plusieurs  conduictz 
qui  passent  soubz  la  rivière  du  Rhosne  et 
viengnent  jusques  à  ung  villaige  nommé  les 
Mureaulx,  et,  au  dessus  de  ceste  montaigne, 
a  ung  beau  chasteau  qui  s;e  appelle  Pipet,  du 
grant  Pompée  Romain,  qui  fist  faire  ceste 
montaigne  artificielle  duquel  elle  priât  le 
nom  et  tient  encore. 

En  oultre,  à  une  lieue  de  Grenoble,  a  une 
fontaine  laquelle  ordinairement  produit  et 
porte  des  pierres  précieuses  lesquelles  on  boute 
aulx  yeux  des  gens  pour  les  nectoyer,  et  sont 
petites  et  glissantes. 

Et  quant  à  la  dernière  singularité,  laquelle 
est  moult  utile,  c'est  la  manne,  laquelle  tous 
les  ans  tombe  sur  les  arbres  au  pays  du  Daul- 
phiné, spécialement  autour  de  Brianson,  de 
laquelle,  ordinairement,  sans  aucune  sophisti- 
cation, usent  tous  les  médecins  de  France  et 
aultres  provinces  et,  si  elle  n'est  si  laxative 
que  celle  du  L^evant  ou  de  Calabie,   si  est  elle 


BAYARD  '   41 

plus  amyable  à  nature,  et  est  sans  sophistica- 
tion et  purge  la  colère  par  lenition  sans  aul- 
cune  garde,  et  est  appelée  et  nommée  par  les 
philosophes  vos  syriacus,  par  aulcuns  Arabes 
tereniahin,  par  les  israelitiques,  manna  celes- 
tis,  et  est  fort  bonne  avecques  les  aultres 
medicines  meslée,  et  leur  oste  leur  malice  et 
venenosité.  Et  si  je  ne  l'ay  nombrée  entre  les 
singularités  delphinales  pource  que  ailleurs  elle 
croist,  elle  peult  estre  nommée  entre  les  pré- 
ciosités et  utilités  principalles.  Et  de  mon 
temps,  quant  le  roy  François  premier  de  ce 
nom  passa  les  mons,  la  manne  tomba  sur  les 
arbres  autour  de  la  cité  de  Plaisance  en  moult 
grande  quantité,  de  laquelle  en  ce  mesme 
temps,  en  vis  user  à  messieurs  les  médecins  de 
Pavie.  Et  quant  le  roy  Charles  ^n^_dlsit  à. 
Naples,  en  tumbat  en  plusieurs  lieux  de  Italie.- 
C'est  un  don  céleste,  lequel  Dieu  donne  aux 
provinces  par  especial  priviliege.  Plusieurs 
aultres  merveilles  sont  audict  Daulphiné,  des- 
quelles pour  briefveté,  pour  le  présent,  m'en 
déporte,  et  viendray  aux  gestes  du  noble  Pierre 
Terrail,  seigneur  de  Bayard. 


•fj  Du  commencement  du  preulx 
chevalier  Bayard. 

LE  noble  Pierre  Terrail  nasquit  en  une  mai- 
son forte  nommée  Bayard,  située  au  pays 
du  Daulphiné  nommé  Grisivodan,  auprès  d'ung 
chasteau  royal  dict  Avalon  auquel  cliasteau 
est  une  noble  maison  en  laquelle  sont  nés  et 
nourris  pour  la  beauté  et  bonté  du  lieu  une 
noble  et  ancienne  famille  au  Dauphiné  nom- 
mée Montenar,  de  laquelle  sont  sortis  plu- 
sieurs nobles  chevaliers  et  aux  armes  instruitz 
et  vaillans  hommes  en  la  discipline  militaire. 
De  ce  noble  Pierre  Terrail  fust  père  noble 
Aymes  Terrail,  seigneur  de  Bayard,  et  fust 
mère  noble  femme  Helayne  des  Alemans,  seur 
de  noble  seigneur  de  Laval,  et  seur  de  Lau- 
rent, seigneur  et  evesque  de  Grenoble.  En 
ceite  maison  de  Bayard  avoit  deulx  frères; 
l'ung  fu^  seigneur  du  dict  Bayard  duquel  est 
descendu  noble  Pierre  Terrail;  l'aultre  fust 
seigneur  d'une    noble    et   forte  maison  nom- 


BAYARD  43 

mée  Grenion,  et  despuis  son  filz  Yves  Terrail 
fust  seigneur  de  Bernin  à  deulx  lieues  de 
Grenoble.  Et  pour  condescendre  à  nostre  ma- 
tière, ledict  Pierre  Terrail,  dès  son  enfance 
fut  nourry  par  son  père  en  toutes  vertus  et 
tenu  aulx  escolles  à  Grenoble  par  sondict 
oncle,  seigneur  et  evesque  dudit  lieu.  Et  après 
ou  environ  douze  ans  de  son  eaige  fut 
baillé  et  donné  paige  par  son  oncle  à  monsei- 
gneur le  duc  de  Savoye  Charles,  lequel  sei- 
gneur duc  alla  bientost  après  en  France.  Et, 
pource  que  ledict  Pierre  Terrail  chevauchoit 
moult  bien  sur  tous  aultres  paiges  de  son 
temps,  le  bon  roy  Charles  huictiesme  de  ce 
nom,  roy  de  France,  le  demanda  à  monseigneur 
de  Savoye  lequel  !uy  donna  libéralement. 

Le  roy  Charles,  quand  il  vouloit  faire  cou- 
rir quelque  cheval,  volentiers  sur  tous  aultres 
paiges  faisoit  monter  dessus  et  courir  devant 
luy  le  dict  Pierre  Terrail.  Et  pource  qu'une 
foys,  à  Lyon,  il  chevaulchoit  devant  le  roy 
ung  très  rude  et  bien  courant  cheval,  le  roy 
lui  cria  cinq  ou  six  foys  :  «  Picque  !  picque  !  » 
despuis,  bien  l'espace  de  vingt-cinq  ans,   on 


44  BATARD 

n'appeloit  ledict  Pierre  Terrail  que  Picquet, 
etluy  demeura  ce  nom  jusques  il  fust  capitaine 
de  gens  de  pied,  et  alors  print  le  nom  de 
Bayard. 

En  ce  temps  qu'il  estoit  encore  paige, 
pource  que  monseigneur  de  L-ini  qui  estoit 
de  la  maison  de  Lucembourg,  filz  du  Connes- 
table  de  France,  cousin  germain  dudict  Roy 
Charles,  le  plus  beau  prince  de  ce  temps  que 
l'on  sceust,  estoit  le  plus  favorisé  et  aymé  du 
Roy,  le  Roy  bailla  "au  Seigneur  de  \Jm\  son 
paige  Pierre  Terrail,  lequel  Pierre  a  bon  droict 
avoit  nom  Terrail,  car  oncques  paige  ne  fist 
mieux  courir  cheval  sur  terre  que  faisait  ce 
Terrail,  lequel  despuis  par  la  prouesse  a  faict 
à  plusieurs  vray  tiltre  prendre  terres  avant 
leur  période  naturel,  qui,  en  plusieurs  lieux, 
a  vrayement  gardé  et  défendue  la  terre  de 
son  seigneur  et  prince  souverain,  le  noble  roy 
de  France.  Ce  Pierre  Terrail  a  esté  à  plusieurs 
nobles  vray  territoire  fertil  :  auxquels  plu- 
sieurs foys  de  son  territoyre  a  donné  de  son 
avoir  et  terre.  Il  semble  doncques  bien  par 
ses  gestes  que  à  vray  tiltre  et  par  une  pro- 


BAYARD  45 

vidence  divine,  que  ce  nom  vrayement  luy 
aye  esté  donné,  car,  ainsi  que  la  terre  est  la 
vraye  nourrice  du  monde  et  des  humains, 
laquelle  produict  tous  les  alimens  et  soubstient 
tous  les  aultres  élémens,  laquelle  est  le  centre 
par  laquelle  tous  les  élémens  prennent  nour- 
ricement,  ainsi  estoit  ce  Pierre  dit  Terrail, 
car  de  son  temps  a  esté  en  France  à  tous 
nobles  pouvres  et  indigens  le  vray  territoyre 
et  refuge.  Oncques  ne  refusa  à  noble  personne, 
ny  a  aultre  qu'il  congneut  estre  homme  ver- 
tueulx,  chose  que  on  lui  demandast,  et  au  lieu 
de  prester,  purement  il  donnoit.  I^a  terre 
nourrist  tous  humains  ;  ce  Terrail,  de  son 
temps,  nourrissoit  tous  pouvres  gendarmes. 
Iva  terre  donne  tout  et  riens  ne  retient  pour 
elle  ;  ainsi,  ce  Terrail  donnoit  tout  le  sien,  et 
peu  ou  rien  gardoit  pour  luy.  La  bonté  de  la 
terre,  la  force  et  vigueur  est  con^neue  et 
louée  par  tout  le  monde,  non  seulement  sur 
elle,  mais  au  ciel  impérial  par  les  hommes 
qui  là  divinement  habitent  ;  ainsi  la  force, 
valeur,  vertuz  et  libéralité  dudict  Pierre 
Terrail  sont,   non  seulement  en    France,  Bs- 


46  BATARD 

paigne,  Italye,  là  où  la  plus  grant  part  de 
ses  gestes  et  prouesses  ont  été  faicts,  mais 
aussi  jusques  aulx  terres  et  insuies  nouvelle- 
ment trouvées.  Et  jusques  aulx  Sarmates, 
aulx  Indiens,  aulx  Arabes,  Ethiopiens.  Cal- 
dyens  et  Moabites. 

Et  non  seulement  aulx  terriens  d'un  Terrail 
avoient  prins  le  nom,  mais  aussi  aulx  terres 
des  Vivans  nommés  Elysées,  pour  la  pitié, 
miséricorde,  charité,  sans  laquelle  on  ne  peult 
avoir  la  grâce  de  Dieu  qu'il  a  toujours  eue 
des  pauvres,  du  temps  qu'il  a  vescu  en  ce 
misérable  monde. 

Et  si,  de  son  temps,  il  a  esté  aymé  non 
seulement  des  Françoys,  mais  aussi  de  toute 
estrange  nation  par  sa  clémence,  affabilité, 
humilité,  ensemble  sa  grande  libéralité  et 
magnificence,  à  plus  forte  rayson  doibt  à 
ceéte  heure  estre  aymé  en  la  terre  céleste,  au 
Royaulme  des  Vivans  de  celluy  qui  est  père 
de  toute  clémence,  charité  et  miséricorde, 
duquel  par  sa  grâce  procèdent  tous  dons,  tous 
biens,  toutes  vertus  qui  sont  au  monde,  et 
sans  luy  nul  homme  ne  peult  faire  bien.  Car 


BAYARD  47 

tout  vient  de  luy.  Et  si  ce  noble  Terrail  a 
bien  terraillé  en  ce  monde  par  la  vertu  ce- 
leste,  icelle  est  venue  de  Dieu,  duquel  il  a 
esté  dict  vray  territoyre  fertile,  et  ce  me  faict 
dire  le  psalmiste  royal  David,  quand  il  dit  : 
Tu  reddes  tmicuique  secundum  opéra  sua,  tu 
rendras  à  uijg  chearcun  selon  ses  opérations.  Et 
pource  quand  chescun  fait  par  euvres  exté- 
rieures lesquelles  donnent  à  congnoistre  les 
intérieures  —  car  au  fruict  on  congnoist  l'arbre 
—  les  gestes,  vertus,  bonté  et  charité  envers  . 
les  pouvres,  lesquelles  par  tout  ay  cong'neu  en 
ce  noble  chevalier  Bayard,  dic^z  et  ose  bien 
dire  ensuyvant  comme  j'ay  dict  de  David, 
que  s'il  a  ejété  aymé  en  terre  transitoyre,  qu'il 
doijad  e^tre  aymé  en  la  terre  céleste  et 
Royaulme  des  Vivans. 

Et  pource  que  j'ay  esté  un  peu  long  par 
affection  humaine,  laisseray  à  plus  parler  de 
la  jeunesse  du  dessus  nommé  Pierre  Terrail. 
Mais  parlerons  du  commancement  de  ses 
armes,  par  lesquelles  proverons  les  choses 
louables  que  par  cy-devant  j'ay  dict  de  luy. 
Et    n'en  diray    rien    par    adulation,    ny   par 


48  BAYARD 

prières  aulcunes,  mais  seulement  ce  que  par 
famé  publicque  et  récente  en  ay  pu  sçavoir  de 
gens  vertueux  qui  l'ont  veu  et  cogneu  par 
expérience. 


^    Cy   commence    le    second   livre   du 

PREULX    CHEVALIER    BaYARD. 

^  Conmient  le  noble  Bayard  fust  faict 
homme  d'armes  de  la  Compaignie  de 
Monsieur  de  Lini  dont  estoit  lieutenant 
ung  noble  cappitaine  dict  Loys  d'Ars. 

Chapitre  premier. 

QUANT  le  noble  Bayard  fust  hors  de 
paige,  le  seigneur  de  lyini  le  fist  V-*^ 
homme  d'armes  de  sa  compagnie  et  bien  . 
petit  de  temps  après  alla  à  Naples  où  le 
roy  Charles  lui  avoit  donné  ^  auîcunes  sei- 
gneuries. L/à  où  le  dict  seigneur  de  I^ini 
espousa  une  princesse  héritière  seule,  laquelle 
despuis  mourust  de  mélancholie,  à  cause  que 
ledict  seigneur  retournoit  en  France  devers 
le  roy  Charles. 

Au  lieu  du  seigneur  de  lyini,  demeura  à 
Naples  son  lieutenant  messire  Loys  d'Ars, 
vaillant  et  hardy  capitaine,  comme  après  dé- 


■\i.-^ 


5o  BAYARD 

monstra  ;  car  après  la  deffaicte  des  Françoys 
et  qu'ils  délaissèrent  le  réaulme  de  Naples, 
ledit  capitaine  Loys  d'Ars  demeura  à  Naples 
plus  d'ung  an  entier  avec  sa  seule  compa- 
pagnie,  et  vint  en  France  maugré  ses  enne- 
mys  despuis  Naples  jusques  en  France  en 
armes,  sa  lance  sur  la  cuisse  en  tout  honneur, 
comme  fit  Ulixes  en  Grèce  après  la  conqueste 
de  Troye. 

Durant  le  temps  que  lesdictz  François 
estoient  au  réaulme  de  Naples,  les  Espagnols 
tenoient  une  partie  du  réaulme  et  faisoient 
cruellement  la  guerre  guerroyable  contre  les 
Françoys.  Or  advint  une  foys  que  le  noble 
seigneur  de  Bayard  qui  estoit  alors  capitaine 
d'une  forte  place,  en  faisant  la  guerre  guer- 
royable sortit  du  chasteau  bien  accompaigné 
de  ses  gens.  Si  rencontra  une  moult  belle 
compaignie  d'Espagnols  bien  armés  et  acous- 
trés  et  en  plus  grand  nombre  beaucoup  que 
ledict  seigneur  de  Bayard,  dont  les  François 
furent  moult  esbahys. 

Mais  le  seigneur  de  Bayard,  qui  estoit  jeune 
et  grand  en  cueur,  en  couraige,  eslevé  en 
honneur,  et  qui  eust  mieulx  aymé  mourir  que 


BAYARD  5 I 

de  faire  aulcune  chose  dont  deshonneur  luy 
fust  advenu  ny  de  fouyr,  accompaigné  seule- 
ment de  ses  gens,  fist  tant  qu'il  s'aproucha 
des  Espaignols  et  au  premier  qu'il  rencontra, 
demanda  qui  estoit  le  capitaine  qui  les  nienoit. 
Alors  respondit  ung  : 

—  Nostre  capitaine,  c'est  le  seigneur  don 
Alonce  de  Soto  Majore,  Seigneur  moult  estimé 
en  Espaigne  et  d'une  noble  maison,  après  les 
princes  plus  estimé  homme  de  grant  cueur  et 
faconde,  hardy  et  preulx  aulx  armes,  qui  ne 
trçtive  guières  homme  à  qui  il  ne  combate  s'ilz 
sont  nobles  et  de  maison  à  luy  semblable. 

Alors  respondit  le  seigneur  de  Bayard  : 

—  Certes,  j'ay  trouvé  ce  que  je  queroye, 
c'est  trouver  homme  noble  de  renom  et  estimé 
aulx  armes. 

O  noble  Bayard,  oncques  homme  ne  nas- 
quit  plus  noble  de  cueur  ne  plus  vertueulz  ! 
Ce  noble  chevalier  se  confortoit  en  Dieu  et 
Dieu  luy  aydoit. 

Et  à  tant  s'aprouchoit  Bayard  des  Espai- 
gnols, et  luy  et  ses  gens  se  boutèrent  à  cryer  : 
—  France  !  France  ! 

Et  comme  homme  plain  de  hardiesse,  frappa 


52  BAYARD 

sur  les  Espaignolz  lesquelz  estoient  puissans 
et  plains  de  couraige.  Et  leur  capitaine,  don 
Alonce,  estoit  chevaleureulx  et  puissant  de 
corps  et  plain  de  hardiesse.  Mais  le  cueur  de 
Bayard  n'estoit  à  rompre,  ainço^^s  triomphoit 
et  bruyoit,  et  plus  estoit  puissant  à  soubstenir 
que  les  fureurs  de  ses  ennemys  et  agilités 
d'Espaigne  ne  lu}'  pouvoient  donner  d'affaire 
au  deschargé. 

O  esmerveillable  hardiesse  d'homme  !  Sa 
hardiesse  n'estoit  d'homme,  ainçoys  de  lyon  ; 
couptz  de  son  ennemy,  partant,  ne  le  gre- 
voist.  Il  prenoit  grant  plaisir  au  combast  à 
l'heure  que  le  soleil  retiroit  ses  raiz  et  tour- 
noit  en  son  occident. 

Bayard  voulut  expédier  le  combat.  Les 
gens  de  tous  coustés  (fors  les  capitaines  qui 
estoient  tous  deulx  hardis  et  chevaleureux)  se 
lassèrent  de  férir,  car  longuement  ils  avoient 
combatu.  Alors  le  noble  Bayard  s'esvertua  de 
telle  façon  que  en  frappant  sur  l'ung  et  sur 
l'aultre,  il  effondra  aulx  ungz  les  heaulmes  et 
la  teste  aux  aultres,  et  il  donna  mainctz  grans 
couptz    sur    leurs    corps.    Finallement,    il    les 


BAYARD  53 

abatist  et  fouldroya  tous,  réservé  don  Alonce, 
le  capitaine,  qui,  voyant  la  desconfiture  de  ses 
gens,  car  si  ses  gens  eussent  combattu  comme 
luy  le  combat  eust  esté  merveilleulx  d'ung 
cousté  et  d'aultre,  commença  à  cryer  : 

—  Capitaine  Baj^ard,  je  veulx  parlementer 
à  vous. 

Laquelle  chose  il  fist,  et  ce  fust  de  ung 
grand  sens,  car  les  plus  liardys  des  siens  fu- 
rent desconfitz.  Et  alors  se  rendit  le  seigneur 
don  Alonce  au  noble  seigneur  Bayard,  par  tel 
si  qu'il  le  meneroit  en  la  place  d'où  il  estoit 
capitaine,  et  le  traiteroit  en  homme  de  maison 
comme  il  estoit  et  apartenoit  à  luy,  et  après, 
le  bouteroit  à  rançon  selon  la  faculté  de  sa 
maison.  A  laquelle  chose  le  noble  chevalier 
Bayard  volentiers  condescendist.  Et  par  cette 
manière  fust  victorieulx  le  noble  Bayard  du 
seigneur  Alonce  de  Soto  Majore,  qui  pour  lors 
estoit  la  fleur  de  chevalerie  de  noblesse  de 
toute  l'armée  du  vaillant  et  prudent,  le  très 
puissant  et  saige  de  saigesse  humaine,  le  roy 
Ferran  d'Arragon,  prince  et  recteur  d'Espai- 
gne,  roy  de  Grenade. 

(  W--"^ 


54  BAYARD 

Et  par  cette  manière  fust  Bayard,  le  noble 
chevalier,  enrichi  à  son  commencement  de 
guerre  de  nouveau  tiltre  de  victoyre  par  quelle 
raison  ung  peu  de  temps  après  fust  dit  par 
les  Espaignolz  quasi  par  divine  providence  : 

En  France,  a  moiix  Grisons,  paiico  Bayardo. 


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V-jL--        K/'1y>v— 

\  Comment  le  nohle  chevalier  Bayard 
comhatist  à  pied  an  Seigneur  Alonce  de 
Soto  Majore,  lequel  il  occist  par  la  volenté 
de  Dieu,  dont  les  Espaignols  furent  moult 
dolans.  Chapitre  deuxième. 


APRÈS  que  le  Seigneur  Alonce  fust  faict 
prisonnier  du  noble  Bayard,  prigjîrent 
leur  chemin  vers  le  chasteau  d'où  estoit  capi- 
taine Bayard,  là  où,  par  ung  espace  de  temps, 
demeura  prisonnier  Alonce,  là  où  il  fust  mer- 
veilleusement bien  traicté  du  Seigneur  Bayard, 


56  BAYARD 

et  tout  ce   qu'il   demandoit,  si  on  le  pouvoit 
trouver,  il  avoit. 

Après  ung  temps  que  le  vSeigneur  Alonce 
ne  pouvoit  avoir  nouvelles  d'Espaigne  de  ses 
parens,  dit  au  capitaine  Bayard  : 

—  vSeigneur  Bayard,  je  suis  icy  votre  pri- 
sonnier, et  à  vos  despens,  sans  profiter  à  vous 
ny  à  moy.  Je  vous  prie  de  me  laisser  aller  sur 
ma  foy,  et  je  feray  tant  dans  peu  de  temps, 
que  je  auray  argent  d'Espaigne  pour  payer 
ma  rançon  que  je  vous  ay  promise,  et  de  ce 
vous  pouvez  tenir  asseuré,  car  j'aym.eroys  plu- 
tost  mourir  que  faulcer  ma  foy. 

Alors  respondit  le  Seigneur  Bayard  : 

—  Seigneur  Alonce,  je  suis  contant  de  tout 
ce  que  voulés,  car  je  suis  assés  informé  de  la 
maison  dont  vous  estes,  de  vos  parens  et  de 
votre  lignée,  laquelle  est  moult  renommée 
en  Espaigne.  En  oultre,  j'ai  congneu  vostre 
prouesse  et  la  bonne  renommée  qu'avez  en 
vostre  campt,  et  à  ceste  cause,  vous  laisse 
aller  sur  vostre  foy,  c'est  que  dedans  tel 
temps  m'envoyerés  vostre  rançon  ou  vous 
reviendrés  rendre  mon  prisonnier  en  tous 
lieulx  où  je  sera}^  pour  lors. 


BAYARD  57 

A  cette  responce,  le  Seigneur  Alonce  print 
congé  du  capitaine  Bayard.  Ce  Alonce  estoit 
homme  de  grande  stature,  bien  forny  de 
membres  beaucoup  plus  que  n'estoit  Bayard, 
car  en  toute  l'armée  des  Espaignols,  n'y  avoit 
ung  plus  bel  homme  ny  plus  dextre  aux  armes 
à  pied  ny  à  cheval.  Et  estoit  moult  aymé 
d'ung  ch«6cun.  Mais  la  jactance  naturelle  de 
laquelle  est  dictpar  toute  antiquité  jactahundi 
Hispani  quemadmodum  féroces  Galli,  lui  porta 
grant  dommaige,  laquelle  propriété  locale  fust 
cause  de  sa  ruyne,  comme  ci-après  sera  de- 
clairé. 

Quant  le  dict  Seigneur  Alonce  fust  arrivé 
devers  ses  compaignons,  tous  furent  moult 
joyeulx  de  ce  qu'il  estoit  chevaleureux, 
homme  de  maison,  et  qui  estoit  gracieux, 
et  se  faisoit  aymer  d'un  chescun. 

Ung  soir  que  les  Bspagnolz  ses  compaignons 
capitaines  estoient  ensemble,  lui  demandèrent  . 

comme  le  capitaine  Bayard  l' avoit  traicté  de    ^V'' 
sa  personne   et  quel  homme  il    estoit.    Alors    ^^.,  t>^ 


respondit  Alonce  :  P^caI*^ 


Quant  au  capitaine  Bayard,  de  sa  per- 
sonne, il  est  chevaleureux,  hardy  comme  ung 


58  BATARD 

lyon,  homme  alegre  de  sa  personne,  qui  tous- 
jours  et  sans  cesse  se  exerce  aulx  armes  et 
vouldroit  ordinairement  saulter,  courir,  jouer 
ou  combatre,  et  ne  peult  demeurer  en  une 
place,  et  ne  viz  oncques  homme  que  moins 
on  sceust  trouver  en  repoz  et  qui  tient  plus 
du  feu  que  des  aultres  élémens.  Mais  une 
chose  est  que  du  temps  que  j'ay  esté  avecques 
luy,  ses  gens  ne  m'ont  pas  traicté  comme  on 
doibt  traicter  ung  gentilhomme  et  homme  de 
maison,  dont  ne  me  puis  contenter  de  luy  ny 
de  ses  gens.  Par  quoy  ne  suis  pas  délibéré  de 
faire  envers  luy  comme  j'eusse  faict  s'il  m'eust 
bien  traicté. 

Les  nouvelles  furent  par  tout  l'ost  des 
Espaignols  diffuses.  L'ung  disoit  qu'il  ne 
pouvoit  croire  que  ce  gentil  capitaine  Bayard 
l'eust  mal  traicté;  l'aultre  disoit  que  ce  n'es- 
toit  il,  mais  ses  gens  qui  n'estoient  par  aven- 
ture pas  gentilzhommes.  Les  aultres  disoient 
que  en  temps  de  guerre,  on  ne  treuve  pas 
toujours  ce  que  l'on  demande. 

Les  nouvelles  furent  sy  publiées  qu'elles 
vin^rent  jusques   aux  oreilles  du  noble  che- 


BAYARD  5g 

valier  Bavard,  lequel  fust  merveilleusement 
e^lDahy  et  ûàt  venir  devant  luy  tous  ses  sub- 
getz  et  leur  dist  ainsi  : 

—  Messieurs  mes  amys,  vous  sçâvez  com- 
ment le  seigneur  Alonce  de  Soto  Majore  a  esté 
céans  mon  prisonnier,  et  comment  je  l'ay 
traicté  comme  ma  personne  et  mieulx,  et  s'il 
eust  esté  mon  seigneur  ou  mon  père,  n'eusse 
peu  mieulx  faire.  A  ceste  cause,  vous  prie  que 
s'il  y  a  autcun  de  vous  qui  a3'e  veu  quelque 
chose  envers  luy  qui  ne  se  deust  faire  par 
nous,  ou  qu'il  n'aye  bien  esté  traicté  pour  ung 
gentilhomme  prisonnier,  que  le  me  vueille 
dire,  car  je  vouldroys  envers  luy  m'acquitter 
si  aultrement  estoit  que  ne  l'eusse  bien  et  en 
gentilhomme  traicté. 

Alors  respondirent  tous  l'ung  après  l'aultre 
que  s'il  eust  volu  le  mieulx  traicter,  qu'il 
n'eust  sceu.  Et  que  oncques  ne  virent  prison- 
nier en  place  si  bien  traicté,  et  que  sa  plainte 
estoit  très  exorbitante  et  contre   raison. 

Alors  le  noble  Bayard,  tres-doulant  f^t 
desplaisant  de  la  complaincte  du  seigneur 
Alonce,  lui  re/criit  en  ceste  manière  : 


:\i^ 


60  BAYARD 


Seioneur  ALonce, 

J'ay  entendu  et  shçu  par  plusieurs  queavéSi^ 
dict  et  semé  entre  vos  compaignons  et  amys 
par  tout  vostre  campt  que  je  ne  vous  ay  pas 
traicté  en  gentilhomme  prisonnier,  ny  moy,  ny 
mes  subjects  et  pource  que  je  sçay  et  suys  cer- 
tain que  le  contraire  est  vérité,  et  que  sçavez 
bien  le  contraire,  et  que  avés  dict  contre  vostre 
scavoir,  je  vous  prie  que  pour  vostre  honneur, 
vous  desdiés  et  donnés  à  entendre  à  tous  vos 
compaignons  le  contraire  de  ce  que  ■avé$\.  dit, 
et  dire  la  vérité  et  le  bon  traictement  que  je 
vous  ay  faict.  Aultrement,  je  bouter  ay  bonne 
peyne,  et  me  bouter  ay  à  mon  devoir  vous  faire 
desdirc.  Et  sinon  par  justice  civile,  qui  n'a  lieu 
en  guerre,  le  jeray  à  force  d'armes  de  ma  per- 
sonne contre  la  vostre. 

Quant    le    seigneur    Alonce    eust    reçu    les 
lettres  du  seigneur  Bayard,  lui  respondit  ainsi  : 

Seigneur  Bayard, 

J'ay  reçeu  vos  lettres.  Quant  à  ce  que  j'ay 
dict   que    ne    m'avez   traicté    comme    on    doibt 


B A YARD  6l 

traicter  ung  gentilhomme,  il  est  possible  que 
l'aye  dict.  Néantmoins,  pource  que  si  hardy- 
nient  dictes  que  m'en  voulés  comhatre  et  essayer 
vostre  personne  contre  la  mienne,  'je  confesse 
l'avoir  dict  et  plus  avant,  si  voulés  pour  donner 
à  entendre  à  vous  et  à  ung  chescun  que  n'ay 
peur  ny  crainte  d'un  Françoys,  et  pour  donner 
à  entendre  à  ung  chescun  que  ne  vous  craintz, 
je  vous  assigne  le  dernier  jour  de  Septembre 
en  la  plaine  à  deulx  mille  de  André. 

Quant  le  noble  capitaine  Bayard  eust  reçeu 
le  deffiement  du  seigneur  Alonce,  si  accepta 
la  parolle.  Mais  quant  vint  le  jour  de  l'assi- 
gnation, la  fièvre  qu'il  avoyt  quarte  le  priiït 
en  grosse  froideur,  laquelle  le  paroxisme  luy 
duroit  bien  seze  heures,  dont  il  estoit  tres- 
desplaisant  à  cause  de  son  entreprinse  plus 
cent  foys  que  il  n'estoit  à  cause  de  la  fièvre. 

Mais,  nonobstant  la  maladie,  print  cueur  et 
couraige,  disant  :  Mieux  vault  morir  en  hon- 
neur que  vivre  en  honte. 

Alors,  escript  au  seigneur  Alonce  que  il 
deliberast  estre  à  l'heure  assignée  au  champ 
pour  combattre,  car  il  estoit  défendeur  et  ne 


^ 


7 


02      '  BAYARD 

queroit  que  défendre  et   saulver  son  honneur. 

Quant  le  seigneur  Alonce  entendit  qu'il 
estoit  délibéré  de  combattre,  il  fut  moult  des- 
plaisant, car  il  pensoit  que  le  seigneur  Bayard 
ne  vouloit  oncques  combatre  à  cause  de  la 
fièvre  qu'il  avoit.  A  celle  cause,  pour  évader 
le  combat,  il  pourpénsa  une  cautelle  hispani- 
"que.  C'est  poûfcé~qïïeTe  capitaine  Bayard 
avoit  longuement  esté  malade,  et  estoit  encore 
foible  qu'il  demanderoit  combatre  à  pied, 
pource  qu'il  sçavoit  et  estoit  le  bruyt  que 
Bayard  estoit  l'ung  des  plus  dextre  à  cheval 
qui  fut  en  France,  et  que,  par  ce  tiltre,  il 
estoit  appelé  des  François  Picquet,  comme 
dessus  est  dit. 

Mais,  pource  ne  délaissât  le  noble  Bayard 
son  entreprisse,  mais  accepta  le  combat 
à  pied,  nonobstant  qu'il  l'eust  bien  mieulx 
aymé  à  cheval,  par  deux  raisons,  l'une  qu'il 
estoit  foible,  et  ce  jour  avoit  heu  la  fièvre, 
l'aultre  que  le  seigneur  Alonce  estoit  plus 
grant  et  gros  de  corps  que  luy  et  en  la  fleur 
de  son  eaige,  c'est  sur  trente  deulx  ou  troys 
ans,  et  le  seigneur  Bayard  estoit  moult  jeune, 
et  n'estoit  pas  encore   en  la  force   naturelle, 


BAYARD  63 

nonobstant,  se  fist  armer  et  monta  à  cheval 
jusqu'au  lieu  du  combat,  attendant  le  sei- 
gneur Alonce. 

Quand  le  seigneur  Alonce  sceut  qu'il  estoit 
allé  au  lieu  du  combat,  fut  moult  desplaisant. 
Et,  pour  évader  tousjours  et  éloigner  le 
combat,  lui  escript  une  epistre  laquelle  je 
trouvay  moymesme  dans  la  bourse  de  la  mère 
du  noble  Bayard,  laquelle  l'avoit  emblée  à 
son  filz,  escripte  en  Espaignol  en  la  forme 
que  s'ensuyt  : 

Seignor  petrou  de  Bayardo,  yo  ho  sentido 
como  siti  venuto  a  la  locho  donde  ery  stato 
deputato  de  face  fate  darmas  de  la  mia  persona 
ala  vestra  delque  me  plaze  e  voglio  che  si  al- 
chuno  de  la  génie  nosira  de  André  ny  de  la 
vestra  fasse  donato  impacho  nessuno  eque  alla 
vulga  cautela  que  voy  ve  rendate  prizonero  mio 
corne  si  fusseii  stato  vencido  per  forza  darmas 
e  voy  non  voglio  altra  cautela. 

Scripto  in  André  stado  .xxvi.  novembri 
M.ccccc.iii. 

Par  mi  Petrou  di  Cordova  scripta. 

Don  Alonce  de  Soto  Majore. 


64  BAYARD 

Quand  ledit  Bayard  eust  receu  les  lettres 
dudit  seigneur  Alonce,   si  luy  rescript  ainsi  : 

Seigneur  Alonce, 

J'ay  veii  ce  que  m'avés  escript,  et  suis 
contant  que  s'il  y  a  aulcun  François  ny  aultre 
qui  donne  enipesche  à  vous  que  je  soye  vostre 
prisonnier,  aussi  en  semblable  si  les  vostres  me 
donnent  empesche,  serés  mon  prisonnier.  Car 
ne  veulx  que  défendre  mon  honneur  de  ce  que 
dictes  et  avez  publié  que  ne  vous  ay  pas  bien 
fraicté  quant  estiés  mon  prisonnier,  ny  en  gen- 
tilhomme. 

Bn  ce  combat,  monsieur  de  la  Palisse,  capi- 
taine de  cent  hommes  d'armes,  estoit  parrain 
du  noble  Bayard.  Si  luy  dict  : 

—  Capitaine  Bayard,  ne  vous  troublés  en 
rien,  mais  froidement  corabastez.  Et  surtout 
suives  vostre  copt  tant  que  pourrés,  tyrant 
vers  la  face  et  visière. 

Respond  Baj^ard  : 

—  Monseigneur,  je  le  feray  ainsi  que  le  me 
conseillères  sans  point  faillir. 

Ces  choses  faictes  et  responces  données  de 


BAYARD  65 

toutes  parts,  vindrent  les  deux  chevaliers  au 
lieu  oii  estoit  député  pour  combatre.  Et  alors 
dit  le  noble  Bayard  : 

—  Or  ça,  seigneur  Alonce,  par  vos  parolles 
vainement  proférées,  et  legierement  dictes, 
sommes  au  lieu  où  il  fault  deulx  chrestiens 
combatre  qu'est  chose  moult  contraire  aulx 
commandemens  que  Jesucrist  nous  a  donnés, 
c'est  d'aymer  son  frère  chrestien  comme  soy 
mesme,  et  ne  mentir  aulcunement.  Neant- 
moins,  pource  que  je  suis  innocent  des  injures 
et  laschetés  que  vous  avés  bouté  sur  moy,  et 
que  naturellement  tout  homme  est  tenu  à  soy 
deffendre  quant  on  le  veult  tuer  ou  meurtrir, 
à  ceste  cause  comme  deffendeur  et  saulvant 
mon  honneur,  et  pour  donner  exemple  à  tous 
chrestiens  ne  imposer  crime  sur  son  frère 
chrestien,  à  ceste  heure,  comme  chrestien 
chevalier  de  vérité,  descends  de  dessus  mon 
cheval,  lequel  craignes,  seigneur  Alonce,  plus 
que  mo}'.  Or,  descendes  et  faictes  ainsy 
comme  l'entendes,  car  j'ay  espérance  à  celluy 
qui  par  sa  prudence  la  terre  au  centre  colloca, 
et  à  David,  vray  israelitique  et  son  serviteur, 

BAYARD  S 


66  BAYARD 


f  à-l 


victoyre  contre  le  géant  Golias  donna,  que 
ainsi  à  ce  jour  me  donnera  victoyre  contre 
vous. 

Et  quant  le  seigneur  Alonce  ouy  Bayard 
ainsi  parler,  il  luy  vint  alancontre  et  luy  dist  : 

—  Capitaine,  il  n'appartient  pas  à  un  tel 
chevalier  comme  vous  estes  de  moy  blasmer, 
et  vous  dictz  que  véez  moy  cy  tout  prest.  Si 
vous  voulés  paix,  vous  l'aurez  à  moy,  et  si 
voulés    combat,  vous  l'aurez  semblablement. 

—  Sire  Alonce,  dist  le  gentil  Bayard,  je  ne 
suys  pas  icy  venu  fors  pour  mon  honneur 
deffendre,  et  pourtant  gardés  vous  de  moy  et 
ferés  que  saige  ;  et  moy  de  vous  pareillement, 
dit  le  noble  Bayard,  car  je  suys  certain,  à 
l'aide  de  celluy  qui  le  monde  de  rien  fist,  que 
je  abatray  aujourduy  vostre  orgueil  qui  est  si 
grant. 

Quant  le  chevalier  Bayard  eust  dist  ces 
paroUes,  Alonce  s'en  vint  contre  le  noble 
Bayard.  lyors,  donna  à  Bayard  si  grant  coupt 
qu'il  cuydast  tomber  par  terre,  car  il  estoit 
encore  tout  moulu  de  la  fièvre  que  ce  jour 
l'avoit  tenu. 


BAYARD  67 

Quand  Bayard  se  vist  ainsi  desbranler  et 
congneut  la  merveilleuse  force  de  Alonce,  il 
se  getta  contre  Alonce  si  legierement  que 
Alonce  à  grant  peine  eust  loisir  de  veoir 
Bayard,  et  luy  donna  Bayard  si  grant  coup 
d'une  courte  dague  de  la  poincte  en  la  visière 
que  le  sang  tomba  rayant  jusques  en  terre, 
duquel  coupt  fust  moult  grevé  et  blecé  le 
seigneur  Alonce.  Et  quant  il  vist  que  Bayard 
si  l'avoit  si  fort  blecé,  courust  comme  forcené 
moult  asprement  sur  luy.  Et  quant  Bayard  le 
v^i^t  venir,  comme  homme  legier,  destorna  le 
copt  de  Alonce.  Si  luy  bailla  ung  tel  coupt 
qu'il  le  cuida  ruer  par  terre. 

Ivors  commença  ung  merveilleux  et  a^pre 
combat  entre  les  deulx  chevaliers,  tant  que 
tous  les  seigneurs  qui  les  regardoient  heurent 
grant  pitié  de  l'ung  et  de  l'aultre. 

—  Sire  Alonce,  dist  Bayard,  or  l^erra  lequel 
à  ceste  heure  de  nous  deulx  demeurera. 

lyors,  coururent  l'ung  contre  l'aultre  si  aspre- 
ment, comme  s'ils  feussent  deulx  lyons  ram- 
pans. 

Quant    Bayard    veist    qu'Alonce    estoit   ja 


68  BAYARD 

blecé  par  la  poincte  de  sa  courte  dague,  si 
se  priîit  garde  ainsi  que  Alonce  levoit  la  teste 
pour  veoir  oii  il  frapperoit  Bayard.  Alors 
Bayard  courut  contre  Alonce  et  si  luy  donna 
ung  merveilleulx  coupt  de<poincte  au  meriau 
ysophague,  tirant  en  bas,  droit  de  la  tra- 
che  artère  tirant  vers  le  polmon.  Et  oncques 
ne  délaissa  son  coupt,  mais  tousjours  tiroit 
oultre  contre  son  homme,  tant  qu'il  rua  par 
terre  Alonce. 

Lorsque  le  seigneur  Alonce  fust  rué  jus  par 
terre,  Bayard,  ce  noble  chevalier,  dicta  Alonce 
en  ceste  manière  : 

—  Or,  sire  Alonce,  recognoissés  vostre  faulte 
et  criés  mercy  à  Dieu,  vostre  créateur  et 
rédempteur,  et  luy  demandés  miséricorde  de 
ce  que  ainsi  lavés  offencé  de  vous  exposer  à 
mort  pour  une  faulce  querelle  et  mensonge, 
Aultrement,  serés  infâme  à  tout  temps,  et  en 
danger  d'estre  dampné,  si  mourés  en  ceste 
sorte.  Cryés  donc  mercy  à  Dieu;  quant  à  moy, 
de  bon  cueur,  je  vous  pardonne. 

Mais  Alonce  ne  respondist  riens. 

Alors,  le  noble  chevalier  Bayard,  tout  alei- 


BAYARD  69 

gre  et  joyeulx  de  la  victoyre,  lui  osta  son 
armet  et  sa  visière,  et  le  trouva  qu'il  ne  res- 
piroyt  poinct  et  qu'il  estoit  desja  mort. 

Quant  le  noble  Bayard  vist  qu'il  estoit 
mort,  crya  à  aulte  voix,  les  larmes  aux  yeux, 
comme  s'il  eust  tué  son  frère  : 

• —  O  Dieu  tout  jDuissant,  que  ai-je  faict,  de 
faire  mourir  mon  frère  chrestien  qui  estoit  si 
noble  et  si  chevaleureulx  homme  !  O  heure 
mauldite  quand  je  te  prius  prisonnier,  noble 
Alonce  !  O  Alonce,  où  avois-tu  le  cueur,  et  où 
pensoys-tu,  quant  tu  diz  la  mensonge  que 
t'avo5^s  mal  traicté  ?  O  Dieu  souverain,  par  ta 
miséricorde,  aye  pitié  de  moy  et  me  veuille 
consoler,  car  oncques  ne  combatis  à  luy 
pour  intention  de  luy  faire  perdre  la  vie  ; 
mais  c'estoit  mon  intention  seulement  de 
mon  honneur  saulver.  Or,  puys"~qiril  n'y  sC 
remède,  je  te  prie,  rédempteur  du  monde, 
que  de  ce  noble  chevalier  vueille  par  ta 
miséricorde  avoir  pitié  de  son  ame,  et  la 
vueille  conduire  au  réaujme  des  Vivans  ! 

Alors  se  approchèrent  Françoys  et  Espai- 
gnolz  ensemble,  et  fut  dist  que  du  corps  seroit 


yO  BATARD 

faict  ainsi  qu'il  plairoit  au  noble  Bayard.  Alors 
resj)ond  Bayard  aulx  seigneurs  : 

—  Messieurs,  je  sçay  bien  que  par  droict 
de  guerre  je  peulx  faire  de  ce  corps  à  ma 
voulenté  ;  neantmoins,  comme  chrestien,  et 
non  comme  gentil,  ensuyvant  celluy  qui  a 
voulu  mourir  pour  ceulx  qui  l'avoient  grief- 
vement  offencé  et  a  pardonné  sa  mort  à 
ceulx  qui  le  migrent  en  croix,  pour  l'honneur 
de  luy,  je  pardonne  au  feu  seigneur  Alonce, 
et  prie  Dieu  que  il  luy  pardonne,  et  à  moy 
aussy  mes  faultes,  car  de  ses  biens,  le  quicte 
de  présent,  et  ne  veulx  de  lui  aultre  chose 
fors  ses  armes  avecques  les  miennes,  en  souve- 
nance de  prier  toujours  Dieu  pour  son  ame. 

Et  à  ceste  heure,  le  fist  poyfrter  par  gen- 
tilzhommes  en  tout  honneur  comme  à  homme 
de  puissante  mayson  et  de  noble  lignée,  et 
employa  du  sien  le  noble  Bayard  largement 
pour  faire  prier  Dieu  pour  son  ame,  laquelle 
vueille  avoir  Dieu  par  sa  miséricorde. 


^  Comment  treze  Espaignolz  comhatirent 
contre  treze  Françoys.     Chapitre  troisième. 


APRÈS  le  combast  du  seigneur  de  Bayard 
et  Alonce,  aulcuns  temps  après,  les 
Espaignolz,  comme  tristes  et  desplaisants  de 
la  mort  du  seigneur  Alonce,  souvent  incitoient 


72  BÂYARD 

les  François  à  combatre  .x.  contre  .x.  ou  .xx. 
contre  .xx.  Alors  ung  seigneur  françois  res- 
pondit  : 
X  —  Je  me  esmerveille  de  vous  aultres  mes- 
sieurs espaignolz  que  demandés  tousjours  la 
/  ruyne  de  vos  gens,  et  querés  guerre  sans  rai- 

/  son  là  où  est  paix.  Nea;^tmoins,  affin  que  ne 

pansé^- c^ue^  les  Françoys  soient  coliardz  et 
\  (  efféminés^  -.  vous  estes  en  ceste  compaignie 
\  trezé.  Nous   prendrons  aultres  treze  Françoys 

et  nous  trouvons  certain  jour  en  certain  lieu, 
et  là,  verrons  qui  aura  du  meilleur. 

I^aquelle  chose  acceptèrent  les  Espaignolz 
et  fut  assignée  journée  là  où  se  trouvèrent 
bien  armés  tous,  nonobstant  que  les  Françoys 
n'estoient  pas  si  bien  montés  que  les  Espai- 
gnolz, car  leurs  rossins  estoient  foullés  et 
pesans.  Les  Espaignolz  avoient  chevaulx  d'Es- 
paigne,  et  dextres  aulx  armes.  Or  vimàrent 
aulx  champs  en  la  plaine  d'ung  cousté  les 
Françoys  avecques  leurs  rossins.  Et  de  l'aultre, 
Espaignolz  avecques  leurs  genetz  et  chevaulz 
d'Espaigne. 

Or  pensèrent  entre  eulx  les  Espaignolz  de 


BAYARD  73 

pript  assault  tuer  les  chevaulx  des  Françoys, 
car  leurs  chevaulx  estoient  plus  dextres  que 
ceulx  des  Françoys.  Alors,  tout  d'un  cours  cou- 
rurent les  Espaignolz  non  contre  les  Françoys, 
mais  contre  leurs  chevaulx,  si  tuarent  .xi. 
chevaulx  françoys.  Les  maistres,  sans  aulcune 
blessure,  se  trouvèrent  sur  terre  bien  esbahys, 
qui  n'eussent  jamais  imaginé  l'astuce  penine 
des  Espaignolz. 

Quant  les  Françoys,  qui  desmontés  ainsi  et 
privés  de  leurs  chevaulx  se  virent,  furent  tous 
tsmerveillés,  si  sortirent  des  lisses,  et  ne  de- 
meura homme  françoys  à  cheval  que  le  noble 
et  preulx  Ba^^ard,  et  le  fils  de  noble  PalHar 
Durfé,  qui  estoit  jeusne  de  l'eaige  de  vingt-cinq 
ans,  beau  et  fort  gentilhomme.  Alors,  quant 
le  noble  Bayard  veist  l'astuce  et  cautelle  pe- 
nine des  Espaignolz,  si  cria  à  haulte  voix  : 

—  Seigneurs  d'Espaigne,  je  ne  me  esmer- 
veille  si  par  astuce  penine  aves  tués  les  che- 
vaux françoys  contre  tout  honneur  de  cheva- 
lerie et  de  la  guerre,  car  vos  ancestres  aulx 
montaignes  de  Naverre  à  Roncevaulx  en 
feirent  autant  aulx  nobles   Rolland,   Olivier, 


74  BAYARD 

Ogier  le  Dannoys  et  leurs  compaignons,  pers 
et  nobles  de  France,  après  la  conqueste  du 
treshault  et  tresclirestien  empereur  et  roy  de 
France  Charlemaigne,  dont  mal  leur  en  print 
à  la  fin.  Si  fera  à  ceste  heure,  car  vous  estes 
treze  contre  deulz  ;  mais,  à  l'aide  de  celluy 
qui  bouta  et  colloca  les  estoilles  figées  au 
firmament,  les  deulx  vous  donront  autant  de 
peine  que  les  treze  eussent  faict.  Car  Dieu 
est  aussi  puissant  avec  bon  droit  en  deulx  que 
en  treze  ;  car  toute  victoyre  vient  du  ciel  et 
non  des  hommes,  comme  il  appert  au  livre 
des  juges,  de  Gédéon,  de  Samson  et  Delbora 
et  plusieurs  aultres.  Parquoy  frappés  et  don- 
nés des  espérons  à  vos  genetz  et  chevaulz 
d'Espaigne,  et  faictes  du  i^iz  que  pourrés,  car 
aujourd'huy  aurés  à  faire  à  un  fier  Françoys, 
dict  Orose,  et  à  ung  jeune  Bayard  qui  n'a 
besoing  d'estrille. 

Alors  que  les  Espaignols  ouyrent  ainsi  par- 
ler le  noble  Bayard,  par  manière  de  mocquerie, 
l'un  d'eulx  dict  : 

—  vSeigneur  Bayard,  ce  n'est  pas  de  main- 
tenant   que   ainsi   avés  parlé  par   jeulx  aulx 


BAYARD  75 

Espaignols;  mais  à  ceste  heure,  on  vous  don- 
nera occasion  à  aultrement  parler.  Randés 
vous,  si  vous  voulés  saulver  vostre  vie,  et  de 
ce  beau  chevalier  qui  est  avecques  vous. 

Alors  respond  Bayard  : 

—  Certes,  seigneurs,  c'est  mal  parlé  à  vous 
de  pancer  que  deulx  chevaliers  d'honneur, 
pour  saulver  leur  vie  veuillent  perdre  hon- 
neur et  tiltre  de  chevalerie.  Certes,  seigneurs, 
vous  estes  deceu  par  plus  de  moytié,  car 
Dieu  donna  victoyre  à  Gedeon,  son  serviteur, 
avec  petit  nombre  de  gens  contre  cent  cin- 
quante mille  Assyriens.  A  plus  forte  raison 
peult  donner  victoyre  à  deulx  jeunes  cheva- 
liers contre  treze  invétérés  gendarmes,  les- 
quels avecques  leur  astuce  penine,  ont  volu 
user  de  cautelle  Affricqueine,  desquelles  parle 
Jule  César  en  ses  Commentaires.  Et  dit  que 
il  estoit  desplaisant  de  combatre  contre  ceulx 
d'Affrique  que  ne  combatoint  que  par  cautel- 
les  et  astuce  vulpine,  pource  qu'il  avoit 
acoustumé  combatre  contre  ceulx  de  Gaule, 
qui  sont  hommes  qui  combatent  par  vertu  de 
couraige,  et  appertement,   sans  tromperye  ny 


76  BAYARD 

sans  fraude.  Or,  messieurs,  avancés-vous  et 
faictes  comment  l'entendes,  dict  le  noble 
Bavard,  car  je  espère  que  Dieu  nous  aydera 
contre  voz  cauteles  et  tromperies.  Or,  mon 
compaignon  et  mon  bon  amy,  seigneur  Orose, 
défendés-vous  de  vostre  cousté,  et  moy  du 
mien.  Kt  disons  comme  faisoit  Judas  Macha- 
beus  :  «  Dieu  Souverain,  tu  sçays  comme 
»  ceulx  ycy  viennent  contre  nous  en  orgueil 
»  merveilleux.  O  Dieu  tout  puissant,  la  vic- 
»  toyre  n'est  pas  au  nombre  des  gens  ;  mais 
»  du  Ciel  vient  la  force  et  la  victoyre.  Aujour- 
»  d'huy,  Nostre  Seigneur  nous  délivrera  de  leurs 
»  mains.» 

Apres  ces  parolles  par  le  noble  Bayard 
dictes,  les  Bsj^aignolz  picquerent  et  donna- 
rent  rudement  des  espérons  à  leurs  chevaulx. 
Mais  devant  eulx  estoient  les  .xi.  chevaulx 
qu'ils  avoient  tués,  par  quoy  oncques  cheval 
d'Espaigne  ne  voulut  marcher  plus  avant. 

Alors  Ba^-ard  et  le  noble  Orose  picquerent 
contre  Espaignolz  rudement,  lesquels  vin<ifënt 
ruer  contre  eulx  aprement  et  fièrement,  et 
frappoient  si  rudement  que  plusieurs  furent 
blecés. 


BAYARD  77 

I^es  Espaignolz  picquoyent  leurs  chevaulx, 
mais    leurs     chevaulx     reculoient     tousjours 
Alors  voyant  Bayard  leur  reculement,  cria  à 
haulte  voix  : 

—  O  seigneurs  Espaignolz,  où  est  votre 
hardiesse  et  chevalerie  ?  Ne  congnoissés-vous 
pas  à  cette  heure  que  Dieu,  pour  vostre  trom- 
perie, est  contre  vous,  et  que  voz  chevaulx 
ont  perduz  les  yeulx  et  les  cinq  sens  de  leurs 
corps  ?  Recongnoissez  Dieu  et  luy  criés  mercy 
de  ce  que  loyalement  aujourd'huy  n'avés  usé 
des  armes  et  que  avés  combatu  contre  les 
bestes.  Et  pource,  voz  bestes  ne  veulent  riens 
faire  pour  vous.  Congnoissés  vostre  faulte  et 
criés  à  luy  mercy,  et  il  vous  pardonnera. 

Quant  les  Espaignolz  ouyrent  ainsi  parler 
Bayard,  ils  furent  quasi  hors  du  sens.  Si  di- 
soient à  Bayard  ; 

■ — ■  O  Bayard,  c'est  vostre  coutusme  de  tous- 
jours  gaudir,  et  vous  mocquer  des  gens. 

—  O  Seigneurs,  dist  Bayard,  à  Dieu  ne 
plaise  me  mocquer  des  Chrestiens  ;  mais  je 
vous  exhorte  comme  frères  chrestiens  de 
reconnu QÏstre  vostre  péché  et  la  faulte  d'avoir 
tués  ces  beauXx  chevaulx  qui  ne  vous  avoient 


78  BAYARD 

riens  offencé.  Et  Dieu  les  avoit  créés  comme 
vous,  et  vous  sçavés  que  chevaulx  ne  valent 
riens  à  manger.  Et  Dieu  les  a  créez  pour 
l'homme  pourter  par  terre  et  servir  leur  mais- 
tre  en  sa  nécessité.  Il  eust  esté  meilleur  les 
vendre  et  donner  l'argent  aulx  pouvres  de 
Dieu. 

Quand  les  Espaignolz  ainsi  entendirent 
Bayard  parler,  comme  lyons  enraigés  coururent 
sur  Bayard  ;  mais  les  chevaulx  oncques  ne 
bougèrent.  Ains  Bayard  tournoit  son  cheval 
à  dextre  et  à  senestre,  si  faisoit  Orose  qui 
estoit  moult  vaillant  chevalier.  Mais  les  Es- 
paignolz n'en  vouloient  que  à  Bayard,  pour 
ce  qu'il  leur  sembloit  qu'il  se  mouquoit 
d'eulx. 

Quant  Bayard  congneust  qu'ils  en  vou- 
loient à  luy,  le  couraige  luy  doubla  ;  si  frap- 
poit  à  droict  et  à  travers,  tousjours  criant . 

—  France  !  France  ! 

Et  ainsi  combatirent  jusques  à  la  nuyt, 
les  Espaignolz  en  reculant,  et  Bayard  et  Orose 
en  picquant  de  leurs  espérons,  et  puis  tour- 
noient tousjours  en   leur  lieu,  sans  que  leurs 


BAYARD  79 

chevaulx  eussent  oncques  peur  113^  crainte  des 
chevaulz  mortz  ;  laquelle  chose  leur  sembloit 
que  Dieu  combatoyt  pour  les  deulx  chevaliers 
et  estoient  plus  doulens  les  Espaignolz  des 
parolles  de  Bayard  que  d'aultre  chose,  pour 
ce  qu'il  les  preschoit  comme  s'il  eust  esté  ung 
moult  grant  prescheur  ou  ung  aultre  frère 
Olivier  Maillar,  Rollin  ou  semblables. 

Quant  la  nuyt  vint  et  que  le  soleil  descen- 
dit ad  angulos  noctis,  et  perdit  sa  lumière,  les 
Espaignolz  furent  contrainctz  s'en  aller  et  de 
laisser  la  place.  Alors  plus  fort  crioit  Bayard  : 

—  Seigneurs,  prenés  vos  prisonniers  lesquelz 
aves  tués,  et  délaissés  ceulx  lesquelz  n'avés 
frappés.  C'est  lascheté  à  vous,  car  ils  ne  sont 
pas  vos  prisonniers  par  le  droict  des  armes. 

Nonobstant,  les  Espaignolz  emmenarent  les 
Françoys  dont  ils  avoient  tués  leurs  chevaulx, 
et  le  noble  Bayard  et  le  chevaleureux  Orose 
allèrent  long  temps  crians  après  eulx  : 

—  Randés,  randés  ces  nobles  chevaliers 
lesquelz  n'avés  osé  combatre  et  prenés  leurs 
chevaulz,  lesquelz  aves  tués. 

Et    quant   les    eurent  suyvis    par    aulcuns 


8o  BAYARD 

espace  firent  tant  Orose  et  Bayard  que  les 
Bspaignolz  furent  contrainctz  de  laisser  les 
prisonniers  françoys,  lesquelz  furent  remontés 
par  aulcuns  Françoys  qui  vinrent  au  secours. 
Et  par  ainsi,  Bayard  et  Orose  recouvrèrent 
leurs  compaignons,  à  la  confusion  des  Hespai- 
gnolz,  et  prindrent  leur  chemin  vers  l'ost  des 
Françoys,  lesquels  furent  moult  joyeulx  de  ce 
que  le  noble  Bayard  estoit  eschappé,  car  s'il 
eust  esté  prisonnier,  tout  l'or  de  Fiance  ne 
l'eust  échappé  pour  l'ayne  que  les  Espaignolz 
avoient  contre  luy.  Aussi  furent  moult  joyeulx 
du  noble  seigneur  Orose,  dict  Durfé,  qui  estoit 
moult  beau  et  fort  chevalier,  lequel  bien  tost 
après  mourust  d'une  fièvre  causonique,  dont 
fust  moult  grant  dommaige.  Et  estoit  nejfveu 
du  grant  escuyer  de  France,  monsieur  de 
Urfé  qui  chassa  les  Turcz,  du  temps  du  roy 
lyoys  '(îmziesme,  de  Otrante  au  royaulme  de 
Naples,  et  de  là  alla  en  Egypte  oii  il  fust 
honnoré  du  grant  Souldan  d'Egypte,  et  de- 
meura bien  quinze  ans  en  Egypte  jusques  à  la 
mort  dudict  roy  lyoys  unziesme.  Et  puis  revint 
en  France,  et  fust  faict  grant  escuyer  de  France 
par   le  roy  Charles  liuictieafme  de   ce  nom. 


•AAov/rt 


^  Comment  le  noble  chevalier  Bayard 
dépendit  un  pont  contre  deutx  cens  Espd\- 
gnols  jusques  ses  compai gnons  françoys 
furent  venuz  an  secours. 

Chapitre  quatriesme.  , 


U^'" 


Du  temps  du  Roy  treschrestien  L,oys  dou- 
ziesme  de  ce  nom,  ledict  roy  entreprint 
à  recouvrer  le  réaulme  de  Naples,  lequel  les 
Françoys  avoient  perdu  par  la  mort  du  roy 
Charles  huictiesme. 

Et  avait  le  roy  une  belle  armée  pour  con- 
quérir Naples,  et  une  aultre  d'ung  mesme 
temps  envoyast  en  Rossillon,  qui  estoit  une 
moult  grosse  entreprinse  à  luy  d'avoir  deulx 

6 


BAYARD 


82  BAYARD 

si  grosses  armées  en  lieux  si  loing  l'ung  de 
l'aultre.  Parquoy  fut  mal  servi  par  ses  gens  de 
finance  et  gouverneurs. 

Or  advint  que  l'armée  de  Naples  vint  jus- 
ques  à  Rome,  là  où  fut  moult  bien  traictée 
par  pape  Jule,  qui  pour  lors  estoit  nouvelle- 
ment pape  et  amy  du  roy.  Parquoy  les  Fran- 
çoys  pri^M^ent  leur  chemin  tout  droict  vers 
Naples  et  vindrent  jusques  au  rivaige  d'une 
grosse  rivière  qui  en  latin  se  nomme  Liris, 
aultrement  Gareliam,  laquelle  estoit  gardée 
par  les  Espaignolz,  et  demeura  longtemps  celle 
armée  audit  Gareliam.  Et  tant  que  les  vivres 
et  argent  leur  durarent,  tinrent  bon. 

Or  fut  là  le  roy  tresmal  servy  j)ar  aulcunsf?-  < 
capitaines  principaulx,  lesquels  avoient  intel- 
ligence avec  les  gens  de  finances  et  trésoriers, 
dont  à  la  parfin,  se  trouvarent  très  mal,  car  les 
ungs  furent  banjos  et  leurs  biens  confisqués, 
les  aultres,  pugnys  de  leurs  corps. 

Durant  le  temps  que  les  Françoys  estoient 
au  Gareliam,  ceulx  qui  se  vouloient  retirer  à 
cause  de  la  famine,  ung  chescun  se  boutoit  à 
son  devoir  de  honestement  se  retirer  par  bon 


BAYARD  83 

ordre.  Quant  !es  Espaignolz,  qui  de  leur  nature 
sont  cauteleux  et  diligens,  et  faisant  tous]  ours 
bon  guet,  congneurent  la  retraicte  des  Fran- 
ço5^s,  passarent  sur  pons  de  bateaulx  le  fleuve 
par  plusieurs  lieulx  en  moult  bon  ordre.  Et, 
quand  eurent  passé  le  fleuve,  vindrent  frapper 
sur  les  Françoys,  nonobstant  qu'ilz  fussent 
bien  cassés  et  bien  rompus,  et  les  chevaulx 
aussi,  pour  la  faulte  des  vivres  qu'ils  avoient 
eu  par  si  long  temps. 

Et,  ainsi  que  les  Espaignolz  estoient  d'une 
part  combatans  contre  Françoys,  en  aultre 
bien  assez  loing  de  là  estoit  le  noble  chevalier 
Bayard,  lequel  de  loing  de  là,  une  petite  rivière 
moult  profunde,  vit  venir  bien  deulx  cens 
chevaulx  bien  armés,  où  sur  ceste  rivière  avoit 
ung  petit  pont  où  pouvoient  passer  deulx 
hommes  d'armes  ensemble.  Si  vint  sur  le  pont 
Bayard,  et  n'avoit  avec  luy  que  ung  aultre 
homme  d'armes,  si  luy  dit  ; 

—  Mon  amy,  je  vous  prie  que  tost  et  viste- 
ment  courez  devers  noz  gens  et  amenés  des 
gens  pour  garder  ce  pont  de  passer  à  celle 
grosse  flotte  de  gendarmes  que  je  voys  bien 


84  BAYARD 

près  d'ici.  Et,  en  vous  attendant,  je  bouteray 
bonne  payne  à  garder  ce  pont. 

Or  alla  cest  homme  d'armes  quérir  secours, 
et  le  noble  Bayard,  bien  desliberé,  monta  sur 
le  pont.  vSi  arrivèrent  les  Esi^aignolz  et  fort 
frappoient  sur  Bayard  ;  mais  le  vertueulx 
chevalier  à  l'ung  donnoit  sur  le  lieaulme,  à 
l'aultre  sur  la  teste  et  bras,  les  aultres  ruoit 
en  la  rivière.  Dont  les  Espaignolz  estoient  tout 
esbays.  Et  quand  virent  que,  par  une  si 
merveilleuse  force  et  rudesse,  les  ruoit  et 
gettoit  dans  la  rivière,  dont  bien  tost  cinq  ou 
six  tombèrent  dedans  parce  qu'elle  estoit 
moult  profunde  et  lymoneuse,  et  les  bors  de 
la  rivière  si  haulx  que  cheval  ne  jjouvoit  arri- 
ver au  dessus,  voyant  Espaignols  ainsi  ahontez 
d'ung  Françoys,  gettoient  contre  luy  picques, 
lances  et  aultres  arnoys  de  guerre.  Mais  tout 
ne  leur  servoit  de  riens,  pource  c^ue  le  noble 
Bayard  rebatoit  tout.  Et  dura  le  combat  une 
grosse  heure.  Alors  vit  Bayard  le  secours  des 
Françoys  aproucher  de  luy.  Si  cria  à  haulte 
voix  : 

—  Hastez  vous,  nobles  Françoys,  et  secoures 


BAYARD  85 

moy,  car  cette  bande  espaignole  est  à  nous,  et 
à  maie  heure  sont  venuz  pour  vouloir  passer 
ce  pont. 

Quant  Bayard  vit  ses  compaignons  françoys 
estre  arrivés  au  pied  du  pont,  cria  à  haulte 
voix  : 

—  Suyvés  moy,  mes  amis  ! 

Et  passa  le  pont  oultre,  frappant  sur  ses 
ennemys  comme  ung  lyon,  et  les  Françoys  qui 
estoient  venuz,  après  luy. 

Quant  les  Espaignolz  virent  ainsi  frapper 
Bayard,  pensant  que  les  aultres  ne  feroient 
pas  moins,  si  se  reculèrent  le  mieulx  qu'ilz 
peurent,  attendant  secours  des  aultres  qui 
n'estoient  pas  encore  passes  celle  rivière.  Mais 
le  noble  Bayard  avecques  ses  compaignons  en 
defïirent  une  grosse  partie,  et  l'eussent  toute 
deffaicte  si  n'eut  esté  que,  de  loing,  virent 
venir  une  grosse  bande  de  gens  de  cheval.  Alors 
dict  Bayard  à  ses  compaignons  : 

—  Messieurs  mes  amys,  chescun  s'arreste, 
car  je  voys  une  grosse  bande  de  gens  venir  au 
secours  de  noz  ennemys. 

Chescun  alors  pensa  à  la  retraicte  vers   le 


86  BAYARD 

pont,  et  demeura  Ba^^ard  tout  le  dernier, 
jusques  ses  gens  eussent  passé  le  pont.  Mais 
ils  ne  sceurent  si  tost  passer  que  les  Espaignolz, 
bien  cinquante  hommes  furent  sur  Baj^ard. 

Quant  Bayard  veist  qu'il  n'estoit  possible 
soy  deffendre,  si  dist  à  ung  des  plus  apparans 
des  Espaignols  : 

—  Seigneur,  ce  n'est  pas  honneur  à  cinquante 
combatre  contre  ung.  Mais  s'il  y  a  aulcun  de 
vous  aultres  qui  voulsist  à  moy  combatre,  je 
suis  tout  prest. 

Alors,  dist  un  Espaignol  : 
— •  Françoj's,    comme    ose   tu   parler   ainsi, 
veu  que  tu  ne  nous  peultz  eschapper  ? 

—  Certes,  ce  dist  Bayard,  je  suis  trop  las 
pour  ceste  foys  moy  deffendre  contre  une  telle 
troppe. 

—  Or  dist  l'Espaignol,  Françoys,  estes  vous 
gentilhomme? 

—  Ouy,  certes,  dit  Bayard. 

—  Comme  est  vostre  nom  ?  dict  l'Espaignol, 
et  je  vous  saulveray  la  vie. 

—  Mon  nom  dist  est  champion  du  pays  de 
Guienne. 


BÂYARD  87 

Sur  ces  parolles,  dict  l'Espaignol  à  ses  com- 
paignons  : 

—  Or  avons-nous  gaigné  ung  prisonnier, 
gardons  le  bien,  et  le  boutons  au  milieu  de 
nous,  qu'il  ne  s'en  aille. 

Et,  ainsi  qu'ilz  avoient  proposé  lui  oster  ses 
armes,  quant  les  Françoys  qui  avoient  passé 
le  pont,  moyennant  le  seigneur  Bayard,  virent 
ainsi  le  mener,  furent  très  dolans;  alors  l'ung 
d'iceulx  va  dire  : 

—  Frères  et  amys,  secourons  le  noble  Bayard, 
lequel  a  bouté  sa  vie  en  dangier  pour  nous 
saulver.  Ce  nous  sera  honte  à  tousjours,  si 
ainsi  le  laissons  mener  aux  Espaignolz,  car  si 
luy  ostent  son  armet  et  baviere,  ilz  congnois- 
tront  que  c'est  Ba3^ard.  Alors,  tout  l'avoir  de 
la  France  ne  l'auroit  pas.  Mais  le  feront  mourir 
cruellement,  dont  seroit  dommaige  plus  que 
de  chevalier  du  monde.  Or,  hastons-nous  et  le 
secourons  avant  qu'il  soit  congneu  des  Espai- 


gnolz. 


Alors  coururent  tous  jusques  ilz  vin^)?fent  près 
des  Espaignolz.  Et  quand  l'ung  d'eulx  apercent 
que  les  Françoys  reddement  venoient  contre 


88  BAYARD 

eulx,  et  que  desjà  estoient  fort  approchés,  crya  à 
haulte  voix  : 

—  Ah,  messieurs,  ce  n'est  pas  temps  de  causer 
à  ceste  heure,  ni  deviser  à  ung  prisonnier.  Vêla 
tous  ses  compaignons  franc  oys  qui  nous  appro- 
chent bien  fièrement. 

Alors  que  Bayard  ouit  ces  parolles,  son 
cueur  enfla  et  devint  gros  comme  d'ung  lyon 
dont  il  porte  les  armes.  Et  quant  ouit  cryer  les 
Françoys  :  «  France  !  France  !  Laissez  ce  pri- 
»  sonnier  !  Oncques  ne  pristes  prisonnier  qui 
»  si  chier  vous  cousta  »,  alors  Bayard  tyra  son 
espée,  laquelle  ilz  ne  luy  avoient  pas  encore 
ostée,  pource  qu'il  les  entretenoit  tousjours  de 
belles  parolles,  et  comme  ung  aultre  Hector,  ou 
Pompée,  ou  le  bon  chevalier  chrestien  Roland, 
fièrement  et  si  rudement  frappa  sur  ung  Espai- 
gnol,  qu'il  le  rua  par  terre.  Et  puis  donne  des 
espérons  à  son  cheval  qui  estoit  moult  las  ; 
mais  la  nécessité  augmenta  la  force. 

Quand  les  Espaignolz  premiers  contre  les- 
quelz  avoit  gardé  le  pont  Bayard  virent  ainsi 
sur  tous  les  aultres  combatre  Bayard,  ilz  vont 
cryer  contre  celluy  qui  l' avoit  prii^  prisonnier  : 


BAYARD  89 

—  O  la  grande  faulte  que  avés  faicte  de  non 
oster  les  armes  à  ce  forcené  et  enragé  Françoy s  ! 
Nous  le  vous  avions  bien  dict,  car  luy  tout 
seul  a  gardé  le  pont  plus  d'une  heure  contre 
nous,  et  si  en  a  rué  plus  de  six  dans  la  rivière. 

Ce  combat  fust  fort  merveilleulx  d'ung 
cousté  et  d'aultre,  nonobstant  que  les  Espai- 
gnolz  fussent  beaucoup  plus  que  les  Françoys. 
Mais  les  Françoys  comme  enragés  frappoient 
et  aymoient  mieux  mourir  que  ainsi  se  ran- 
dre,  et  par  especial  Bayard,  qui  estoit  asseuré 
de  mourir  cruelleijient  s'ils  le  pouvoient  tenir 
en  leur  puissance.  Parquoy  commencèrent  les 
Françoys  à  frapper  plus  fort  que  jamais,  tant 
quMs  boutèrent  les  Espaignolz  en  fuyte. 

Or  n'avoient  garde  les  Françoys  de  les 
suyvre,  car  leurs  chevaulx  estoient  cassés  et 
mouroiont  de  fain  et  estoient  maigres  et  def- 
faictz.  Mais  quand  le  noble  chevalier  Bayard 
les  v^i^t  ainsi  fouyr,  crya  à  haulte  voix  : 

—  O  Espaignolz  legiers  et  caulx  sur  tous 
aultres,  aujourduy  n'avés  pas  bien  vostre 
astuce  et  cautelle  Affricquaine  et  penine  em- 
ployé,   quand   vous   avés  eu  en   vostre    main 


go  BÂYARD 

celluy  que  plus  desiriez  avoir,  c'est  le  cham- 
pion Bayard.  Certes,  rien  n'y  a  servy  vostre 
cautelle  contre  le  vouloir  de  Dieu,  qui  au- 
jourduy  m'a  saulvé  la  vie.  Rien  ne  vault 
prudence  humaine  que  on  appelle  cautelle 
contre  de  Dieu  la  sapience. 

Quand  les  Esi)aignols  qui  estoient  demeurés 
des  derniers  ouyrent  que  leur  prisonnier 
Bayard  eschappé  estoit,  à  peu  ne  tint  qu'ils 
ne  sortissent  de  leur  sens,  et  incontinant  cou- 
rurent et  le  dirent  à  leurs  compaignons,  dont 
celluy  qui  l'avoit  prifis  cuyda  mourir  de 
dueil.  Car  si  l'eu^t  congneu,  l'eust  plutost  tué 
que  par  mettre  que  fust  eschappé. 

Or,  disoient  les  ungs  : 

—  En  maie  heure  l'avons  nous  ainsi  perdu, 
car  nul  Françoys  oncques  ne  fit  tant  de  maulx 
aux  Espaignols  que  ce  Bayard.  Et  si  France 
avoit  plusieurs  telz  Bayard,  il  n'y  a  nation 
qui  sceust  à  France  résister. 

lycs  aultres  disoient  que  Dieu  garde  tousjours 
les  gens  de  bien  et  leur  honneur,  et  que  ce 
eust  esté  dommaige  s'il  eust  esté  prisonnier, 
pource  qu'il  a  le  bruyt  d'estre  chevalier  sans 


BAYARD  91 

reproche,  et  bien  le  desmontra  au  combat  du 
seigneur  Alonce  que,  après  sa  mort,  fust  très 
doulant  et  desplaisant  de  sa  mort,  laquelle  il 
pleura  bien  fort,  et  si  luy  fist  moult  gros 
honneur  à  sa  sépulture,  contre  les  costumes 
des  guerres  anciennes. 

I/CS  aultres  disoient  : 

—  Certes,  on  dict  beaucoup  de  bien  de 
Bayard. 

Mais  ilz  estoient  desplaisans  qu'il  fust  es- 
chappé,  pource  que  si  souvent  s'estoit  mocqué 
d'eulx. 

lycs  aultres  disoient  que  c'estoit  sa  coui^tume 
de  se  jouer  aux  gens  joyeusement,  sans  mal 
dire  de  personne  du  monde,  et  que  souvent  de 
luy  parloit  par  jeulx,  et  plus  souvent  que  des 
aultres.  Et  en  France,  oncques  homme  ne  fust 
desplaisant  de  parolle  que  Bayard  dist,  ne 
oncques  homme  ne  fut  triste  en  sa  compai- 
gnie. 

Et  par  ainsi  les  Espaignolz  devisoient  des 
gestes  et  meurs  du  noble  Bayard  ;  mais  quelque 
parolles  qu'ils  en  sceussent  dire,  ilz  estoient 
très  desplaisans  de  ce  qu'il  leur  estoit  eschappé. 


92  BAYARD 

Et,  par  le  contraire,  les  Françoys,  joyeulx  de 
sa  recouvrance. 

Et  pouvoient  les  EsjDaignolz,  à  l'heure  qu'ilz 
tenoient  Bayard,  avecques  l'évangile  dire  : 
Modiciim  vidimus  eum.  Et  Bayard,  ainsi  : 
Modiciim  videhitis  me.  Mais  je  prie  à  Dieu  à 
ceste  heure  que  tous  temps  et  sans  fin,  vo^^e 
Baj^ard  au  réanime  des  vivans 


^  Comment  le  noble  chevalier  Bayard  alla 
avecques  le  roy  Loys  douziesme  à  la  con- 
queste  de  Gennes,  et  comme7it  il  monta  le 
premier  au  bastillon.  Chapitre  .v. 

Du  temps  que  le  roy  lyoys  douziesme  te- 
noit  Gennes,  les  gentilz  hommes  eurent 
grosse  discention  contre  les  marclians  et  la 
commune  de  la  cité  et  furent  deschasssés  les 
nobles  par  le  commung  peuple,  et  ce  par  inci- 
tation  de  pape    Jule  Second,    qui    pour    lors 


94  BAYARD 

estoit  devenu  maulvais  françoys  pour  la  recom- 
pance  des  biens  que  les  Françoys  lui  avoient 
faict  quant  fuèt  chassé  par  pape  Alexandre 
Borgie,  et  ne  trouva  refuge  ny  sauîveté  que 
France.  Et  ainsi  de  ce  que  les  Françoys  furent 
cause  qu'il  fut  faict  pape  par  le  moyen  de 
monseigneur  le  légat  d'Amboise  qui  luy  donna 
toutes  ses  voix  qui  tenoient  pour  luy.  Parquoy 
le  dict  pape  fust  moult  ingrat  envers  les  Fran- 
çoys, qu©:^  est  le  péché  qui  plus  desplaict  à  Dieu 
que  ingratitude.  Les  dicts  nobles  de  Gennes 
envoyèrent  une  embassade  devers  le  roy  et  fist 
une  belle  oraison,  pour  la  noblesse  de  Gennes, 
messire  Estienne  Vivaldi,  docteur  en  loix, 
laquelle  aultres  foys  ay  insérée  en  mon  livre 
dict  Tropheum  Gallorum.  I^e  roy  Eoys  voyant 
le  discort  et  controversie  des  nobles  et  cy- 
to}' ens  de  Gennes,  envoyast  gens  pour  demons- 
trer  au  peuple  qu'ilz  voulussent  obtempérer 
en  toute  raison  aux  gentilzhommes,  laquelle 
chose  ne  volurent  faire,  mais  esleurent  un  duc 
de  bas  lieu  et  le  menarent  par  la  cité  en 
triumphe. 

Voyant  le  roy  que  le  peuple  de  Gennes  estoit 


B A YARD  9  5 

effréné  et  insencé,  désirant  bouter  paix  entre 
eulx,  leva  une  moult  belle  armée  en  France 
pour  aller  conquester  Gennes,  lesquelz  estoient 
révoltez  contre  luy.  Si  fist  amasser  gens  par 
tous  lieulx.  Et  alors  le  noble  Bayard  estoit  à 
lyyon,  malade  d'une  fièvre  quarte,  laquelle  il 
pourta  longtemps,  et  oultre,  avoit  au  bras 
dextre  ung  ulcère  très  mauvais  et  assés  caver- 
neux. 

Or  ung  jour,  je  donnay  à  soupper  en  ma 
maison  au  dict  capitaine  Bayard,  et  à  sa  cou- 
sine, Damoiselle  Magdelene  Terraille,  femme 
de  feu  escuyer  noble  Claude  de  Varey,  Panetier 
pour  lors  de  la  Reyne.  Or  advint  au  soir  en 
souppant  que  je  lui  dictz  : 

—  Monsieur  le  capitaine,  je  me  esmerveille 
de  vous  qui  estes  si  fort  malade  de  la  fièvre  et 
oultre  avés  au  bras  ulcère  moult  dangereulx, 
comme  voulés-vous  aller  à  Gennes  avecques  le 
roy  entre  ses  montaignes  penines  et  à  la  guerre 
vous  bouter  en  dangier  ? 

Si  me  respond  : 

—  Certes,  vous  dictes  vérité,  mais  à  la  né- 
cessité on  ne  doibt  laisser  pour  aulcune  chose 


q6  BAYARD 

son  prince,  et  mieulx  aimeroys  mourir  avec- 
ques  luy  que  de  guérir  icy  à  honte. 
Alors  je  luy  ditz  : 

—  Seigneur  capitaine,  au  moins  jusques 
serés  bien  guery  de  vostre  bras,  allés  après  le 
roy  pour  n'estre  si  fort  foullé  des  gens,  avec- 
ques  monsieur  le  légat  D'Amboise  jusques  à 
Gennes,  et  entre  cy  et  là,  pourrés  estre  guery 
de  vostre  bras  et  aussi  de  la  fièvre. 

—  Certes,  dict-il,  monsieur  mon  amy  vous 
dictes  très  bien,  mais  une  chose  je  crainctz  à 
merveille,  c'est  que  ces  prothonotaires  qui  suy- 
vent  monsieur  le  légat  chevaulchent  ung  tas  de 
mulles  espaignoles,  lesquelles  ruent  souvent  et 
j'ay  maulvaises  grèves,  parquoy  craindroys 
plus  les  piedz  des  mulles  lesquels  n'ay  pas 
acoustumé  et  ayme  mieulx  estre  entre  les  che- 
vaulx  qui  me  congnoissent,  et  moy  eulx. 

Alors  luy  réponds  : 

—  Seigneur  capitaine,  il  vous  est  à  pardon- 
ner, car  ce  n'est  pas  dès  maintenant  que  com- 
mencés à  gaudir. 

—  Certes,  ne  foys,  dict  Bayard,  je  le  dictz 
sans  jeulx  ainsi  que  l'entends. 


BAYARD  97 

A  la  response  du  dict  seigneur  capitaine, 
ceulx  qui  estoient  presens  moult  se  boutèrent  à 
rire  pource  que  d'une  grâce  le  disoit  qu'il  n'est 
possible  à  descripre. 

Bientost  après,  toute  l'armée  passa  les  mon  s 
et  si  à  coup  que  l'on  ne  veist  jamais  armée 
si  tost  passer  les  mons.  Et  saigement  le  fist, 
car  s'il  eust  demeuré  dix  jours  de  plus,  les 
Genevoys  avoient  secours  du  pape  et  de  l'empe- 
reur Maximilien,  et  fussent  les  Françoys  mors 
de  faim  aulx  montaignes.  Aussi  le  sçavoit 
bien  le  prudent  roy,  que  la  nature  des  Fran- 
çoys veult  estre  tost  et  soubdainement  boutée 
en  exécution,  et  ne  séjourner  longtemps  en 
ung  lieu  comme  bien  recite  César  en  ses  com- 
mentaires et  Julius  Celsus  son  commentateur 
aussi,  et  autant  en  dit  Florus  en  ses  epi- 
thomes. 

Quant  l'armée  eust  la  pluspart  passées  les 
montaignes,  le  roy  part  de  L^'On  à  toute  dili- 
gence, et  le  noble  Bayard,  avecques  sa  fièvre 
et  bras  avecques  luy,  et  fist  tant  le  roy  par 
ses  journées  que  en  brief  fust  devant  Gennes. 
lycs  Genevoys  furent  bien  esbahys  de  la  dili- 

BAYARD  7 


gS  BAYARD        ^  r  i 

gence  qu'avoient  faicte  si  soubdaine,  et  n'eus- 
sent jamais  pensé  qu'ils  eussent  si  tost  les 
mons  passé,  et  cuidoient'  bien  avoir  secours 
avant  la  venue  des  Françoys. 

Or,  avoient  faict  ceulx  de  la  ville  en  hault 
d'une  montaigne  un  bastillon  moult  fort  pour 
secourir  la  ville,  et  sembloit  estre  imprenable 
à  tout  le  monde. 

Quand  les  Françoys  virent  ce  bastillon  si 
fort  au  dessus  de  la  montaigne,  si  furent  moult 
esbays  à  cause  que  la  montaigne  estoit  moult 
haulte  et  droicte  et  aspre  à  monter.  I^e  roy 
tint  son  conseil  assavoir-mon  si  on  devoit 
monter  et  assaillir  ce  bastillon.  I^es  ungs 
disoient  que  seroit  bien  hasardé  l'armée  et  la 
noblesse,  et  qu'ils  avoient  moult  grant  avan- 
taige  sur  les  Françoys.  Les  aultres  disoient 
que  on  pouvoit  bien  avoir  et  combatre  la  ville 
sans  gaigner  le  bastillon.  Alors  voyant  le  noble 
Bayard  plusieurs  et  diverses  opinions,  dict 
devant  le  roy  et  devant  tous  les  princes  : 

—  Syre,  je  suys  d'advys  que  devons  hardi- 
ment monter  la  montaigne,  et  combatre  ces 
bourgeois  et  marchans  de  ville  et  chasser 
hors  de  ce   bastillon.    Et   moy,    avecques  ma 


BAYARD  99 

fièvre  quarte,  laquelle  à  mon  soet,  à  celte 
heure,  fut  ailleurs,  et  avecques  mon  bras  bien 
foible,  je  veulx  monter  le  premier. 

Et  puys  dist  au  capitaine  Maugeron  qui, 
despuis,  mourust  devant  Ravenne  : 

—  Capitaine  Maugeron,  venés  avecques  moy, 
car  sommes  d'ung  pays  et  long  temps  nous 
nous  congnoissons.  Suyvés  moy,  et  si  le  bras 
est  foible,  si  sera  aujourd'huy  esperimenté. 
Quant  aux  jambes,  elles  sont  agilles  et  legieres 
pour  bien  monter. 

Aux  parolles  de  Bayard,  tous  jeunes  gentilz- 
hommes  prij^rent  cueur  et  dirent  tous  en- 
semble : 

—  Suyvons  Bayard.  Par  raison,  ne  devons 
craindre  monter  après  luy. 

Et  par  ainsi  montèrent  tous  les  gentilz- 
hommes  premier  après  Bayard,  et  les  aventu- 
riers et  Gascons  après  moult  fièrement.  Tous 
se  esmerveilloient  de  Bayard,  qui  avecques  sa 
fièvre  montoit  si  legierement  devant  tous  les 
aultres,  la  demy  lance  à  la  main.  Et,  inconti- 
nant  qu'ilz  furent  au  hault  de  la  montaigne 
auprès  du  bastillon,  crya  Bayard  : 

—  France  !  France  !  Or,  marchans,  défendes 


100  BAYARD 

VOUS  avecques  vos  aulnes,  et  laissés  les  picques 
et  lances,  lesquelles  n'avés  acoustumées. 

Ht,  à  ce  cry,  marcha  Bayard  avecques  ses 
compaignons  sur  les  marchans,  cordonniers  et 
drapiers  et  charpentiers,  et  frapèrent  d'une  si 
grande  force  et  hardiesse  que  c'estoit  mer- 
veille. 

Et  par  especial,  le  noble  Bayard  tellement 
frappoit  que  les  Genevoys  fuyoient  devant 
luy  comme  brebis  devant  le  loup,  et  se  esmer- 
veilloient  les  Genevoys  d'icelluy  qui  ainsi 
frappoit  et  tous  jours  exhortoit  les  aultres  à 
combattre.  Et  par  fin  firent  tant  les  Françoys 
qu'ils  boutarent  les  Genevoys  en  fuicte.  I^es 
ungs  fuyoient  d'ung  cousté  de  la  montaigne, 
les  aultres  de  l'aultre. 

Voyant  Bayard  que  ainsi  fuyoient  Genevoys 
et  Françoys  après   chassant,  si  crya  Bayard  : 

—  Messeigneurs  et  frères,  allons  gaigner  le 
bastillon,  car  pourroien':  plusieurs  estre  dedans 
qui,  à  la  descente,  pourroient  ruer  sur  nous  et 
nous  deffaire. 

Et,  à  ce  mot,  tirarent  tout  droit  au  bastil- 
lon,  là    où  estoient  Genevoys  au  nombre  de 


BAYARD  lOI 


deulx  OU  troys  cens  encore.  Et  quand  le  noble 
Bayard  fut  illec  arrivé,  si  rua  sur  ceulx  Gene- 
voys  moult  rudement.  Et  quant  virent  que 
ainsi  estoient  par  Bayard  meurtris,  pri^^rent 
la  fouyte,  et  délaissèrent  le  bastillon  et  pri^- 
(î'rent  acourre  droidt  au  bas  de  la  montaigne. 
Et  par  ainsi,  Bayard  avecques  ses  compai- 
gnons  gaignèrent  le  bastillon,  qui  fut  cause  de 
la  prinse  de  la  cité  de  Gennes.  Car,  après  que 
le  bastillon  fut  pri^s  et  gaigné  par  les  Fran- 
çoys,  ceulx  de  la  cité  se  randirent  à  la  mercy 
du  roy  Loys,  et  entra  après  le  dict  roy  en 
moult  grant  triumphe  comme  victorieulx  en  la 
cité,  là  oii  il  fit  par  justice  mourir  celluy  qu'ilz 
avoient  egleu  duc  de  Gennes  et  le  seigneur 
Justinian,  lesquelz  estoient  promoteurs  d'icelle 
discorde  des  nobles  avecques  le  populaire. 


:^ 


M  — 


^ 


^  Du  noble  Bayard  comment  à  V espedition 
du  roy  Loys  douziesme  contre  les  Veniciens 
eust  charge  de  gens  de  pied  et  de  cheval. 

Chapitre  .vi. 

UNG  temps  après  la  deffaicte  et  couqueste 
de  Gennes,  les  Veniciens,  qui  estoient 
pour  lors  confédérés  avecques  le  roy,  eurent 
guerre  contre  l'Empereur  Maximilian  au  pays 
de  Friolle,  à  ung  lieu  nommé  la  Piarre.  Voj^ant 
les  Veniciens  l'empereur  estre  fort  indigné 
contre  eulx,  practiquèrent  appoinctement  avec- 
ques luy  sans  faire  aulcune  estyme  du  ro3^  Et 
sans  le  a^vertir  aulcunement,  dont  moult  leur 
couéta  après.  Et  furent  leurs  articles  passés  et 
concludz  sans  le  roy,  nonobstant  que  les  Ve- 
niciens retinrent  par  u;ig  article  que  si  le  roy 
vouloit  entrer  aulx  pasches  faicteS  entre  eulx 
et  Maximilian,  qu'il  pourroit  entrer. 

Voyant  le  roy,  qui  estoit  saige  et  prudent, 
la  superbe  vénitienne  emplumée  contre  la 
nature  du  lyon  avoir  ainsi  appoincté  sans  luy, 


BAYARD  I03 

si  cogita  en  luy  et  pensa  comment  il  pourroit 
abattre  cette  grosse  orgueil  du  13'on  emplumé. 
Si  practiqua  par  le  moyen  du  légat  d'Amboise 
appoinctement  avecques  l'empereur,  avecques 
le  Pape  Jule  second,  avecques  le  roy  d'An- 
gleterre  aussi,  au  lieu  de  Cambray,  en  Picardie,  f  gp^ 
Et  fut  aussi  compri||is  le  roy  Ferran,  roy 
d'Espaigne,  qui  pour  lors  e^toit  puissant 
prince  et  saige,  et  fut  faicte  conspiration 
contre  les  Veniciens  qui,  pour  ce  temps,  ne 
craignoient  prince  clirestien  par  leur  superbe. 
Et  entreprii|t  le  roy  Loys  tout  seul  de  deffaire 
les  Veniciens,  car  il  estoit  asseuré  que  Espai- 
gne,  Angleterre  et  Jule  Second  ne  faisoient 
cest  appoinctement  fors  pour  destruire  France . 
Pour  ce  qu'ils  ne  congnoissoient  la  force  et 
cautelle  venicienne  et  de  leurs  ennemys, 
vouloient  destruyre  leurs  ennemys.  Mais  le 
roy,  congnoissant  sa  puissance  et  icelle  des 
Veniciens,  ne  vouloit  coadjuteur,  ains  seule- 
ment vouloit  estre  en  seurté  de  ses  ennemys 
de  ne  courre  en  son  royaulme  du  temps  qu'il 
feroit  guerre  contre  le  lyon  emplumé  Venicien, 
A    ceste    cause,    le    roy,    avecques    grosse 


104  BAYARD 

arme,  passa  les  mons.  Et,  congnoissant  la 
vertu  du  noble  Bayard,  luy  donna  trente 
hommes  d'armes,  lesquelz  souloit  avoir  le 
capitaine  Chatelar.  En  oultre,  le  roy  fist 
appeler  Bayard,  si  luy  dict  : 

—  Capitaine  Bayard,  je  vous  ay  donné 
trente  hommes  d'armes  que  souloit  avoir  feu 
Chatelar  ;  mais  nonobstant  icelle  compaignie, 
pource  que  toujours  avés  bien  conduict  gens 
de  pied  et  sans  aulcune  pillerie  faire  sur  le 
peuple,  à  ceste  cause,  veulx  que,  en  ceste 
expédition  présente  ayez  soubz  vous  mil  hom- 
mes de  pied  et  voz  hommes  d'armes  conduira 

vostre  lieutenant.  . 

m- 

—  Syre,  dit  Bayard,  à  vous  est  commander, 
et  à  moy  d'obéir  à  vostre  commandement. 
Mais  vous  prie  de  bon  cueur  et  supplie  que, 
puisqu'il  plaist  à  vostre  majesté  que  je  aye 
charge  de  gens  de  pied,  sera  vostre  plaisir 
vous  contenter  que  j'ay  seulement  cinq  cens 
hommes  et  que  je  les  elyse  à  mon  plaisir,  car. 
Sire,  je  vous  prometz  que  je  feray  plus  de 
cinq  cens  par  moy  eêleuz  que  de  deulx  mille 
aultrement    choisiz.    Et  suis    content,     Syre, 


BAYARD  I05 

estre  tousjours  des  premiers  et  aulx  lieux 
\-i  plus  dangereulx  pour  donner  à  congnoistre 
que  Bayard  est  pour  conduyre  gens  autant  à 
pied  que  à  cheval.  Car  oncques  ne  fut  Bayard 
en  bataille  là  où  il  eust  charge  de  gens  de  pied 
que  on  ne  parla  de  ses  faictz  et  de  ses  gens 
plus  que  de  tous  les  aultres. 

Et  oncques  ne  volust  avoir  plus  de  cinq 
cens  en  charge,  et  avoit  si  bon  bruyt  par  là 
où  il  passoit,  que  venoient  à  lu}'  de  dix  lieues 
les  paisans  pour  le  faire  passer  avecques  ses 
gens  en  leurs  villaiges,  et  se  debatoient  qui  les 
auroit,  pource  qu'il  faisoit  faire  si  bonne  jus- 
tice et  pugnissoit  les  delinquans  sans  fouler 
le  peuple.  Et  n'eust  osé  ung  gendarme  piller 
une  poulie  contre  le  vouloir  de  son  hoste. 
Parquoy  n'estoit  pas  merveille  s'il  estoit  aymé 
d'un|  chescun. 

Le  roy  Loys  avoit  passé  les  mons  avecques 
luy  monseigneur  le  duc  de  Lorrainne,  avecques 
lequel  j'estoye,  et  tousjours  prest  de  sa  per- 
sonne, et  tous  les  princes  de  France.  Ainsi 
vint  à  Milan,  et  n'eust  pas  demeuré  six  jours 
à  Milan,  que  les  Veniciens  boutarent  le  siège 


I06  BAYARD 

devant  Trivys,  laquelle  ville  n'estoit  poinct 
deffensable,  car  on  ne  la  pouvoit  remparer 
par  derrière  les  m«^rs,  à  cause  des  maisons.  Et 
si  avoit  dedans  bons  capitaines,  comme  le 
capitaine  Imbaud  de  Romanieu,  Daulphinoys 
bien  estimé  en  guerre,  le  capitaine  Fontrailles, 
lesquelz  voyant  desroclier  et  rompre  les  ni^urs 
sans  pouvoir  ramparer,  comme  gens  saiges  et 
prudens,  parlamentèrent  au  seigneur  Bartho- 
lome  Dalviano  et  au  seigneur  comte  Petilliano, 
et  les  en  lassarent  aller  les  capitaines,  bagues 
saulves,  et  les  aultres  un  baston  blanc  en  la 
main. 

La  baterie  fut  si  forte  que  nous  en  ouyons 
l'artillerie  de  Milan,  qui  fust  cause  que  le  roy 
partit  plutost  beaucoup  qu'il  n'eust  faict,  et 
partit  au  matin  de  Milan,  et  vint  avecques  son 
armée  coucher  à  Casam,  et  l'endemain,  passa 
la  rivière  de  l'Adda  sur  un  pont  de  bateaulx  à 
la  barbe  des  Veniciens,  sans  qu'ils  osassent 
bouger  de  Trivys.  Et  demeura  le  roy  quatre 
jours  delà  la  rivière  là  oii  tous  les  jours  avoit 
guerre  guerréable  entre  Françoys  et  Veniciens. 
Et  là  fust  tué  le  capitaine  Chapperon. 


BAYARD  107 

Après,  les  Veniciens  boutarent  le  feu  à  Trivys 
et  marcharent  contre  Pandin,  et  les  Françoys 
contre  Rivolte  à  cojrfsAé  les  ungs  des  aultres.  Et 
pript  le  roy  Rivolte  par  force. 

L'endemain,  le  roy  print  son  chemin  vers 
Pandin,  et  les  Veniciens  aussi.  Si  trouva  nostre 
avantgarde  la  rieregarde  des  Veniciens,  laquelle 
conduisoit  le  Seigneur  Bartholomé  Dalviano, 
et  ainsi  commença  la  bataille  moult  forte  et 
impétueuse,  laquelle  dura  quatre  heures  tous- 
jours  combatant,  et  eust  beaucoup  d'affaire 
nostre  avantgarde,  si  n'eust  esté  secourue  par 
une  bande  de  nostre  •  .deregarde,  dont  le  noble 
Bayard,  avecques  ses  cinq  cens  hommes,  fit 
merveilles.  Car  les  gens  de  Bayard  estoient  tous 
gens  de  eli^te  et  qui  de  long  temps  avoient 
suivy  les  armes,  et  avoient  leur  capitaine 
Bayard,  qui  faisoit  merveilles,  tousjours  les 
exhortant  et  cryant  : 

—  Amys,  frappons  dessus  les  bourgeois  Ve- 
niciens ! 

Et  firent  tant  les  Françoys  qu'ils  gaignèrent 
la  bataille.  Et  fut  faict  prisonnier  le  seigneur 
Bartholomé  Dalviano  par  le  vaillant  chevalier 


I08  BAYARD 

et  preulx  monseigneur  de  Vandenesse,  frère  de 
monsieur  le  mareschal  de  Chabannes,  lequel  sei- 
gneur de  Vandenesse  morust  dernièrement  à  la 
retraicte  des  Françoys,  quant  le  noble  Bayard 
print  congé  de  ce  siècle.  Et,  pource  qu'ilz  avoient 
esté  tousjours  amys  et  compaignons  et  sem- 
blables en  armes  durant  leur  vie,  aussi  conve- 
noit  par  raison  leur  fin  estre  semblable. 

Après  la  bataille  estre  gaignée,  le  roy 
marcha  oultre  l'endemain,  et  print  le  cliasteau 
de  Caravas,  et,  de  là,  vint  à  Bresse,  laquelle 
se  randit  à  luy.  Et  puis  print  son  chemin 
vers  Pesquiere  et  print  le  chasteau  par  force, 
là  où  furent  tués  Veniciens  quatre  à  cinq  cens. 
Et  demeura  à  Pesquiere  troys  semaines, 
attendant  parler  à  l'empereur  Maximilian.  Et 
quant  vit  que  l'empereur  l'abusoit,  revint  à 
Crème  et  à  Crémone,  de  Crémone  à  Pisqueton, 
de  là  à  Ivode,  de  lyode  à  Milan,  et  demeura 
troys  semaines  à  Milan,  et  après,  s'en  retourna 
en  France.  Et  monseigneur  le  duc  de  Lorraine 
Anthoine,  avec  lequel  je  estoye  tousjours, 
jusques  à  Lyon.  De  Lyon,  alla  le  roy  à  Blays, 
et  monseigneur  le  duc  et  tous  nous  aultres 
ses  serviteurs,  alasmes  en  Lorrainne. 


^  Comment  les  Françoys  qui  estaient  à 
Ferrare  défirent  à  la  Bastide  les  gens  de 
pape  Jule  après  la  prise  de  la  Mirandole. 

Chapitre  .vii. 

UNG  temps  après  que  la  Mirandole  fut 
prinse,  le  roy  I^oys  .xii.  envoyast  le 
seigneur  de  Monteson  de  la  mayson  de  ClermoVv 
au  Daulphiné,  le  noble  Bayard,  le  Seigneur 
de  lyude,  et  le  capitayne  Fontraille  à  Ferrare. 
Pape  Jule  second,  qui  pour  lors  estoit  confe- 
deré  avec  le  roi  Ferrànd  d'Arragon,  envoyast 
cent  hommes  d'armes  napolitains  espaignolz, 
six  cens  chevaulx  legiers,  sept  mille  hommes 
de  pied  napolitains  espaignolz,  six  cens  che- 
vaulx legiers,  sept  mille  hommes  de  pied  napo- 
litains espaignolz  ou  romains  pour  bouter  le 
siège  devant  la  Bastide,  laquelle  place  assés 
forte  est  située  à  trente  cinq  mille  de  Ferrare, 
bien  près  de  Argenté,  et  à  VIII  mille  de  la 
cité  de  lyuques. 

IvCS   Françoys    estoient    à   Ferrare   dont  le 
seigneur  de  Monteson  estoit  pour  lors  le  chief, 


IIO  BAYARD 

qui  estoit  capitajme  moult  hardy  et  preulx, 
mais  aulcunes  foys  subject  à  son  plaisir.  Le 
noble  Bayard  estoit  aussi  à  Ferrare  avec  sa 
compaignie  lorraine.  Le  seigneur  du  Lude  et 
Fontraille  aussi  estoient  avec  eulx. 

Quand  Bayard,  qui  tousjours  avoit  honneur 
françoyse  devant  les  yeulx,  sceust  que  les 
ennemys  avaient  bouté  le  siège  devant  la 
Bastide,  si  dict  au  seigneur  de  Monteson  : 

—  Monsieur,  je  croy  que  estes  assés  açlverty 
que  les  ennemys  ont  bouté  le  siège  devant  la 
Bastide.  Il  me  semble  que  les  debvons  secou- 
rir, et  le  plutost  sera  le  meilleur,  car  la  place 
n'est  pas  forte. 

Alors  respond  le  seigneur  de  Monteson  : 

—  Seigneur  Bayard,  à  vous  semble  n'estre 
riens  impossible,  et  c'est  vostre  coustume  tous- 
jours  à  chercher  les  grans  affaires.  Vous  sçavés 
que  les  ennemys  sont  beaucoup  plus  fortz  et 
puissans  que  nous  :  ils  ont  cent  hommes  d'ar- 
mes bons  et  esleus,  six  cens  chevaulx  legiers, 
sept  mille  hommes  de  pied.  Nous  ne  avons  en 
tout  que  .viii.  vingt  hommes  d'armes  françoys 
et  mille  hommes  de  pied.  C'est  bien  petit 
contre  une  si  grosse  troppe  de  gens. 


BAYARD  I  I  I 

Alors  respond  Bayard  : 

—  Seigneur,  vous  dictes  vérité  ;  mais  vous 
sçavés  que  les  ennemys  sont  plus  foulle  de 
venir  de  Naples  et  de  Rome  que  nous,  et  aussi 
qu'ilz  ne  se  douptent  de  riens,  pource  qu'ils 
sçavent  bien  que  nous  n'avons  pas,  ce  leur 
semble,  gens  pour  les  combatre.  Qui  est  la 
cause  que,  si  diligentons  à  les  surprendre,  facil- 
lement  les  defferons.  Dieu  ne  donne  pas  tous- 
jours  la  victo3^re  au  plus  grand  nombre,  et 
plus  souvent  a  donné  la  victoyre  au  moindre 
nombre  que  au  plus  grant.  Comme  fit  à 
Alexandre  le  grant  avec  .xxxii.  mille  Gregoys 
lequel  deffit  le  roy  Dayre  de  Perse,  qui  avoit 
quatre  cent  mille  Persiens.  Et  Jule  César,  avec 
un  peu  de  Françoys,  deffit  Pompée  le  grant, 
qui  avoit  quatre  foys  autant  de  Romains.  Et, 
de  nostre  temps,  le  roy  Charles  .viii.,  à  Four- 
noue,  avec  .viii.  mille  Françoys  ou  S^uisses, 
deffist  quarante  mille  Italiens.  I^a  victoyre 
vient  de  Dieu,  et  non  pas  du  nombre  des  gens- 
Pource  Dieu  fust  indigné  contre  David  de  ce 
qu'il  fit  nombrer  les  enfants  de  Israël,  pource 
que  il  vouloit  que  David  eust  confiance  en 
luy,  et  non  pas  au  nombre  des  hommes. 


112  BAYARD 

Quant  le  capitaine  Monteson  eust  ainsi  ouy 
parler  Bayard,  si  appellast  le  seigneur  du  Lude 
et  Pierrepon  Daly,  lieutenant  de  Bayard,  et 
leur  dit  : 

—  Messeigneurs,  vous  avés  ouy  parler  le 
capitaine  Bayard.  Que  vous  semble  de  ses 
parolles  ? 

—  Certes,  seigneur,  dit  Pierrepon,  je  suys 
de  l'oi^pinion  de  Bayard. 

—  Certes,  dict  Monteson,  vous  estes  sus- 
pect, vous  n'avés  garde  de  dire  le  contrayre. 
Mais,  seigneur  du  lyude,  et  vous,  Fontraille, 
quelle  est  vostre  oppinion  ? 

Alors,  respondirent  : 

—  Monsieur,  nous  sommes  de  l'oppinion 
du  cai)itaine  Bayard. 

Alors  dë^liberarent  ce  soir  partir  et  miarent 
sur  la  rivière  du  Pau  les  gens  de  pied  à  .xxii. 
heures,  à  la  forme  italienne,  sur  la  nuyt,  et 
partirent  de  Ferrare  les  gens  de  cheval  par 
terre  et  clievamchèrent  toute  la  nuyt,  et  firent 
tant  que  au  point  du  jour  furent  près  des 
ennemys. 

Et  vin(^rent  près  d'une  petite  rivière  pro- 


BAYARD  Il3 

funde  à  merveille  et  estroicte,  là  où  failloit 
passer  sur  ung  petit  pont  l'ung  après  l'aultre. 
Si  firent  tant  qu'ilz  passèrent  sans  que  les 
ennemys  en  fussent  advertis.  Leurs  gens  de 
pied,  qui  estoient  venus  parla  rivière  du  Pau, 
furent  aussitost  au  petit  pont  que  les  gens  de 
cheval.  Si  sg:  assemblèrent  et  migrent  leurs  gens 
par  ordre.  Si  vi^^rent  sur  les  liuict  heures  du 
matin,  à  la  forme  françoyse,  près  des  ennemys. 
Si  di^t  le  capitaine  Pierrepon  à  ung,  dit 
Anglas  . 

—  Voyés  si  nos  ennemys  sont  point  en 
bataille,  et  si  se  bougent. 

Alors  allast  ung  peu  près  des  ennemys,  si 
vist  que  les  ennemys  ne  faisoient  compte  de 
riens  Adonc  marchèrent  les  Françoys  par  si 
bon  ordre  que  ilz  vindrent  se  joindre  aulx 
ennemys.  Si  frappèrent  Françoys  moult  fière- 
ment sur  eulx,  et  les  bouttèrent  en  routte. 

Alors,  le  noble  Bayard,  comme  ung  vray 
Hector  ou  Achiles,  crya  à  haulte  voj^s  : 

—  France  !  France  ! 

Si  ruast  si  durement  sur  les  ennemys,  que 
les  desbranlast  totallement. 

BAYARD  8 


I 14  BAYARD 

y  Quant  les  ennem5^s  se  virent  ainsi  pressés, 
'cuydoient  que  les  Françoys  fussent  six  foys 
aultant.  Si  se  misrent  à  ionyr,  les  Françoys 
après  eux.  Si  furent  tous  tués  ou  prins  pri- 
sonniers, et  peu  en  eschappast. 

Après  cette  deffaicte,  les  Françoys  retour- 
nèrent à  Ferrare,  là  où  le  duc  leur  fist  la  plus 
grant  chière  du  monde,  et,  sur  tous  aultres, 
au  noble  Bayard. 

Car  le  bruyt  estoit  que  Bayard  estoit  la 
cause  principalle  de  celle  deffaicte.  Et  fust  la 
cause  que  la  duchesse  fist  plusieurs  j)résens 
au  noble  Bayard.  Et  tous  les  jours,  les  dames 
de  P'errare  visitoyent  le  preulx  chevalier 
Bayard,  lequel  tousjours  se  gaudissoit  plai- 
samment d'elles. 

Et  estoit  Bayard  si  fort  aymé  d'ung  clias- 
cun,  que  on  ne  pouvoit  soûler  le  peuple  à  bien 
dire  de  luy. 


^  Comment  le  noble  Bayard  entra  le 
premier  dans  la  cité  de  Bresse  avec  mon- 
seigneur le  duc  de  Nemours,  qui  estoyt  de 
la  mayson  de  Foix,  nepveu  du  roy  Loys 
.xii.  et  filz  de  sa  sœur.  Et  comme  il  fut 
blecé  en  la  cuisse.  Chapitre  huitiesme. 


LE  roy  lyOys  douziesme,  très  chrestien,  après 
la  discention  qu'il  eust  avecques  pape 
Jule  second,  et  après  que  ledit  roy  eust  chassé 
le  pape  de  devant  Boloigne,  les  Veniciens 
occuparent  par  aulcuns  moyens,  avecques 
l'aide  dudit  Jule,  la  cité  de  Bresse,  laquelle 
cité  avoit  esté  édiffiée  par  ^es  Françoys  les- 
quelz  Bregnus  avoit  mené  en  Italie,  et  nomma 
la  cité  de  son  nom,  Bresse. 


I 10  BÂYARD 

Ce  Bregnus  conquist  Milan,  Bergame,  Vin- 
cence,  et  aultres  cités,  et  les  édiflia.  Dont 
ice'le  province  fut  nommée  Gaule  des  Fran- 
çoys  transalpine.  Et  depuis,  a  prinse  plusieurs 
noms,  comme  L,ombardie,  aux  longues  bar- 
bes qui  estoient  gens  des  vScithes,  et  Insubrie, 
des  Insubriens.  Mais,  par  les  Françoys,  a  tou- 
jours retenu  le  nom  de  Gaule  transalpine, 
c'est  Gaule  oultre  les  Alpes. 

Le  duc  de  Nemours,  nepveu  du  roy,  estoit 
moult  vaillant  prince,  jeune  de  vingt-cinq  ans, 
hardy  aulx  armes  et  aymé  d'ung  chescun.  Et 
n'y  avoit  Françoys  soubz  luy  qui  voulentiers 
ne  voulcist  exposer  et  bouter  en  dangier  sa 
vie  pour  luy.  Entre  tous  capitaines,  il  aymoit 
singulièrement  le  noble  chevalier  Bayard  pour 
ce  qu'il  estoit  chevaleureux  comme  luy,  et 
ung  chescun  aynie  naturellement  son  sembla- 
ble en  meurs.  Et  pour  ce,  se  gouvernoit  total- 
lement  par  le  conseil  de  Bayard,  dont  bien 
s'en  trouva.  Et  si,  despuis,  plusieurs  aultres 
eussent  ensuyvy  le  conseil  de  Bayard,  les 
choses  n'eussent  pas  empirées. 

Alors,  ce  bon  et  chevaleureulx  prince  dict  à 
Bayard  ; 


BAYARD  I  I  7 

—  Capitaine  mon  am}^  vous  sçavés  comme 
les  Veniciens  par  cautelle  ont  prisse  celle 
noble  cité  de  Bresse,  laquelle,  par  droict  natu- 
rel, doibt  estre  françoyse,  car  les  Franço^^s 
l'ont  édiffiée  et  bastie,  dont  encore  elle  porte 
le  nom  de  ce  preulx  Bregnus,  Françoys,  qui 
conquesta  toute  l'Italie.  Et  vous  sçavés  que 
toutes  choses  volentiers  par  symbolisation 
philosophale  retournent  à  leur  nature.  Or,  vous 
prie  que  en  vérité  dissiés  vostre  oppinion, 
c'est  comment  pourrons  trouver  moyen  pour 
recouvrer  celle  belle  cité  et  la  retourner  à  ses 
premiers  maistres  et  à  sa  première  nature. 

A  ces  paroles,  par  manière  de  jeu,  et  comme 
celluy  qui  ne  prent  les  choses  trop  aigrement, 
respondit  Bayard  : 

—  Monseigneur,  il  me  semble  que,  veu  vostre 
ciieur  et  hardiesse,  et  aussi  de  voz  nobles 
Françoys,  que  ce  n'est  pas  chose  difficille  à 
une  telle  noblesse  prendre  et  conquérir  une 
citée  gardée  et  deffendue  par  bourgeois  et 
marchans  de  ville,  dont  le  gouverneur  est  ung 
salge  providateur  qui  oncques  ne  rompist 
lance  en  guerre. 

Alors  respond  le  duc  : 


I l8  BAYARD 

—  C'est  très  bien  dict,  capitaine  Bayard  ; 
mais  vous  sçavés  que  le  seigneur  André  Grist 
est  homme  sçavant,  sinon  par  expérience  aulx 
armes,  si  est  par  doctrine  et  par  prudence 
naturelle. 

—  Il  est  vray,  dict  Ba^-ard,  je  le  congnois 
saige  et  prudent  et  civil.  Mais  de  luy  si  me 
esmerveille  de  ce  qu'il  est  venu  à  Bresse  avec- 
ques  tous  les  paisans  de  la  seigneurie.  Or, 
seigneur  prince,  dict  Bayard,  vous  sçavés  que 
nous  tenons  le  chasteau  de  Bresse,  qui  est  sur 
la  ville  en  la  montaigne.  Allons  au  chasteau, 
et  puis  baillés  moy  cinq  cens  hommes,  et  je 
marcheray  le  premier.  vSi  voyés  que  la  fortune 
au  commencement  soit  bonne,  suyvés  la  for- 
tune. vSy  voyés,  dict  Ba3^ard,  que  nous  ayons 
du  pys,  faictes  ainsi  que  l'entendrés. 

—  Certes,  dict  le  duc,  capitaine,  vous  parlés 
comme  homme  de  cueur.  Alez  donc  le  premier 
avecques  vostre  compaignie,  et  je  vous  pro- 
metz  que  vous  serés  suyvy  de  moy,  et  deusse 
à  ce  jour  vray  ment  mourir. 

Alors  marcha  en  ordre  Bayard  comme  ung 
lyon  rampant,  cr3'ant  à  haulte  voix  : 

—  Mes  amys,,  suyvés  Bayard,  descendons  en 


BAYARD  119 

bas,  la  montaigne  est  nostre.  Il  est  plus  aysé 
à  descendre  que  à  monter.  Ung  en  doibt  valoir 
dix  aujourduy. 

A  ceste  parolle,  tous  par  ordre  descendirent 
de  la  montaigne  du  chasteau,  tirant  à  la 
citadelle,  cryant  :  «  France  !  France  !  » 

Quand  le  seigneur  messire  André  Grist  en- 
tendist  le  cry  des  Françoj-s,  fust  moult  esmer- 
veillé  d'icelle  furie  et  soubdaine  entreprinse. 
Adoncques,  dist  à  ses  gens  : 

—  Seigneurs,  mes  amys,  au  jourduy  il  se 
faut  deffendre  contre  cette  impétuosité  gali- 
cane.  Tenons  nous  fortz  deulx  ou  troys  heures. 
Car  les  Franço^^s,  de  nature,  resemblent  la 
flambe  du  feu  en  paille  que  soubdainement  est 
grande  et  merveilleuse,  mais  ne  dure  guère, 
et  est  tost  esteincte.  Au  commencement,  sont 
lyons  ;  mais  à  la  fin,  sont  femmes. 

Par  ces  parolles,  le  seigneur  André  Grist 
qui  estoit  vertueulx  et  saige  donnoit  si  grand 
couraige  à  ses  gens,  que  tous  se  mirent  en 
une  moult  belle  contenance  et  très  bon  ordre 
délibéré  combatre  et  se  très  bien  des  Françoys 
deffendre. 

Alors  descend  Bayard  tous  jours  courant  et 


120  BÂTARD 

cryant  .  «  France  !  France  !  »  Et  fut  le  premier 
qui  oncques  frappa  sur  les  ennemys. 

Quant  ceulx  qui  le  suyvoient  virent  que 
Bayard  ainsi  frappoit,  tous  prindrent  si  grant 
couraige  qu'ilz  def  firent  la  première  bande  des 
Veniciens.  Alors  survint  le  seigneur  André 
Grist,  qui  cria  à  liaulte  voix  : 

—  Marchés,  marchés,  seigneurs  veniciens, 
prenés  cueur,  la  fureur  des  Françoys  est  passée, 
tenés  encore  ung  peu  ;  ilz  sont  deiïaictz. 

Alors  le  noble  Bayard,  à  pied,  comme  ung 
Hercules,  donnoit  dedans  ces  paisans  et  citoyens 
Bressiens,  criant  à  haulte  voix  : 

—  Seigneur  André  Grist,  ce  n'est  pas  feu 
de  paille,  c'est  feu  gregeoys  qui  tousjours 
brusle.  Randés  vous  et  saulvés  votre  vie. 

Quant  le  seigneur  Grist  entendit  ainsi  cryer 
Bayard,  et  que  aulcun  entendit  nommer 
Bayard,  fut  moult  esbahy.  Si  dist  : 

—  Au  nom  de  Dieu,  régnera  toujours  ce 
Bayard.  Je  croy  qu'ilz  croissent  les  Bayardz 
en  France  comme  champignons.  On  ne  parle 
en  toutes  batailles  que  de  Bayard.  Or  mes 
amys.  tirés  tous  contre  ce  gentil  Bayard,  car. 


BAYARD  121 

si  pouvés  deffaire  ce  Bayard,  tout  est  deffaict. 

Alors  prii/çfre  si  grant  cueur  Veniciens 
que  tous  ensemble  coururent  sur  Bayard,  et 
sembloit  qu'ilz  n'eussent  peur  que  de  luy  seu- 
lement. Et  tant  frappèrent  sur  Bayard  que 
l'ung  des  capitaines  veniciens  s'approj^cha  de 
Bayard  et  lu}^  bailla  en  la  cuisse  d'une  pique 
si  grant  coupt  qu'il  luy  bouta  le  fer  dedans  la 
cuisse.  Lors,  voyant  Bayard  qu'il  estoit  moult 
blecé,  de  son  espée  frappa  contre  la  picque 
près  la  cuisse  et  la  couppa,  et  après  plus  fort 
frappa  contre  ses  ennemys,  nonobstant  que 
le  fer  de  la  picque  fut  demeuré  en  la  cuisse 
bien  avant. 

Quand  le  noble  Bayard,  qui  cuydoit  bien 
mourir  de  ce  coup  pour  la  grande  douleur  qu'il 
sentoit,  regardant  derrière  luy,  veist  le  noble 
duc  de  Nemours  descendre  de  la  montaigne, 
comme  si  estoit  ung  aultre  Theseus,  ou  Achil- 
les,  alors  cria  Ba5^ard  : 

—  O  noble  prince,  frappés  dessus  ces  mas- 
tins,  tout  est  nostre  ! 

A  ce^te  parolle,  donna  dessus  monseigneur 
de    Nemours    si    roidement    qu'il    recula    les 


122  BAYARD 

ennemys  jusques  près  des  portes  de  la  cité, 
tousjours  frappant.  Et  fist  tant  par  sa  prouesse 
qu'ilz  tuarent  plus  de  dix  mille  hommes  à  cest 
assault,  sans  ceux  que  le  noble  Bayard  avoit 
defïaict. 

Ceulx  de  la  cité  faisoyent  des  fenestres, 
hommes  et  femmes,  plus  de  maulx  que  les 
Veniciens. 

Adoncques  en  chassant,  le  noble  Bayard 
congneut  de  loing  le  seigneur  André  Grist  ;  si 
luy  cria  : 

■ —  Seigneur  André,  rendes  vous,  aultrement 
perdrés  la  vie. 

Respond  le  seigneur  André  : 

■ — ■  Je  me  rendz  au  seigneur  de  Nemours. 

Adonc  dict  Bayard  : 

—  C'est  bien  dit.  A  meilleur  ne  vous  pouvés 
rendre  que  au  chief.  Avancés  vous  :  vecy  le 
prince  de  Nemours. 

Alors  s'avança  le  seigneur  André  Grist  qui, 
despuis,  a  esté  esleu  duc  de  la  seigneurie  de 
Venise,  et  est  encore  pour  le  présent,  qui,  est 
beau  de  corps,  tant  en  grandeur  que  grosseur 
bien  proportioné  de  membres,  qui  moult  res- 


BAYARD  123 

semble  ung  prince.  Et  si  est  saige  tenu  de 
tous  ceulx  qui  le  congnoissent,  qui  par  sa  pru- 
dence et  saigesse,  a  esté  entre  tous  les  aultres 
esleu  duc  de  Venise,  nonobstant  qu'il  en  y 
eust  plusieurs  de  plus  ancienne  et  noble 
maison. 

I^a  cité  de  Bresse  rendue  au  seigneur  de 
Nemours  par  force  d'armes,  tout  le  peuple  se 
retira  aulx  maisons.  I^es  ungs  furent  tués,  qui 
faisoient  deffence  ;  les  autres,  prins  prisonniers. 
Et,  par  ainsi,  fut  pillée  la  cité  toute,  laquelle 
estoit  après  Milan  la  plus  riche  du  pays. 

Le  seigneur  Bayard  fut  logé  en  une  des 
meilleures  maisons  nobles  de  Bresse,  là  où 
estoit  le  seigneur,  la  dame  et  deux  moult 
belles  filles.  Incontinant  que  Bayard  entra 
dedans,  la  dame  et  ses  filles  lui  vindrent 
audevant  en  pleurs  et  se  gettèrent  à  genoulx 
devant  luy,  si  luy  cryarent  mercy,  disant  la 
dame  : 

—  Seigneur,  je  vous  recommande  mes  filles 
seulement  ;  prenés  tous  noz  biens,  saulvés 
l'honneur  de  mes  filles. 

• — •  Dame,  dict  Bayard,  où  est  vostre  mary. 


124  BAYÂRD 

Dist  la  dame  ; 

—  Je  ne  sçay  s'il  est  avecques  les  aultres 
en  la  cité,  misérablement  occis. 

Adoncques  luy  dict  Baj'ard  : 

—  Dame,  n'ayés  peur,  faictes  seulement 
venir  vostre  mary.  Quant  à  voz  filles,  elles 
seront  en  tout  honneur  gardées  de  moy  et  des 
myens.  Mais  gardés  vostre  maison  des  aultres. 

Elle  appela  deulx  de  ses  serviteurs,  si  leur 
dict  : 

—  Sur  vostre  vie,  gardés  ceste  maison,  et 
vous  tenés  aulx  portes,  et  ne  laissés  entrer 
personne  sans  ma  licence. 

Ef  puis  sonna  tous  ses  gens,  et  leur  dict  : 
--  Amys,  gardés  vous  de  faire  aucune  injure 
ny    desplaisir  au   seigneur  ny  à   la  dame  de 
céans,  et  vous  gardés  d'entrer  dedans  sa  cham- 
bre sans  sa  licence  : 

Et  puis  dict  à  la  dame  : 

—  Madame,  gardés  vos  filles  en  votre 
chambre  et  qu'elles  ne  sortent  dehors  à  vostre 
coustume,  et  me  ferés  plaisir.  Et  dires  au 
seigneur  de  ceste  maison  qu'il  viengne  tous- 
jours  manger  avecques  moy,  et  me  fera  plai- 


BAVARD  125 

sir.  Au  surplus,  puis  que  voulés  que  garde 
vostre  maison,  je  vous  prie  que  envoyés  quérir 
le  plus  docte  et  sçavant  chirurgien  de  ceste 
cité  pour  gucrir  un  coupt  que  au  jourdu}^  un 
Venicieii  m'a  donné  en  se  jouant  de  moy.  Et 
en  l'attendant,  mon  barbier  accoustrera  les 
bandes. 

Or  vint  un  chirurgien  vieulx  et  bien  sçavant, 
nonobstant  que  le  seigneur  Bayard  en  avoit 
ung  bien  expert.  I^a  chausse  fut  rompue  et 
descouverte  la  cuisse.  I^e  fer  et  le  bout  de  la 
picque  estoient  dedans  encore.  Si  dit  le  noble 
Bayard  aulx  chirurgiens  : 

—  Tirés  ce  fer  dehors. 

Respondit  le  Bessien,  qui  trembloit,  de 
peur  qu'il  avoit  : 

—  Seigneur,  j'ay  grant  peur  que  sincopisiez 
en  tirant  le  fer. 

—  Non  feray,  dict  Bayard.  J'ay  aultrefoys 
s^^u  qu'est  de  tirer  ung  fer  de  chair  humaine. 
Tirés  hardiment. 

Alors  tirarent  les  deulx  maistres  le  fer  qui 
estoit  moult  proffond  en  la  cuysse,  dont  le 
noble  chevalier  sentist  une  merveilleuse   dou- 


120  BAYARD 

leur.  Mais,  quant  on  luy  dict  qu'il  n'y  avoit 
ny  artère  ny  veine  grosse  blecée,  il  fut  tout 
joyeulx.  Et,  après  qu'il  fust  bandé  et  eurent 
acoustré  sa  cuysse,  envoya  quérir  le  seigneur 
et  la  dame  de  la  maison,  si  leur  dict  ;  a,^ 

—  Seigneur  et  Dame,  je  .suis  adverti  qu'es- 
tes des  plus  gros  seigneurs  de  ceste  cité.  Je  en 
suis  tout  informé.  Mais  n'ayés  peur  ni  de  moy, 
ny  des  myens,  car  je  ne  me  fitz  oncques  gen- 
darme ny  homme  de  guerre  pour  m' enrichir 
ne  mourir  riche,  car  c'est  moult  difficile  en  la 
loy  chrestienne  suyvir  les  armes  et  mourir 
riche  :  c'est  assés  vivre  selon  Dieu  et  avoir 
sçuffisance.  Parquo}^  seigneur  et  vous,  noble 
dame,  ne  laissés  de  dormir  à  vostre  aise,  car 
je  bouteray  bonne  peine  à  garder  vostre  maison 
et  voz  biens  qui  sont  dedans,  et  n'y  a  homme 
des  myens  si  hardy  qui  vous  fassent  des- 
plaisir. 

De  ces  parolles  furent  fort  joyeulx,  et  non 
sans  cause,  le  seigneur  et  la  dame.  Aussi  le 
seigneur  Bayard  demeura  bien  cinq  se^maines 
là  dedans  pour  se  faire  panser  et  guérir. 

Après  qu'il  fust  guery,  volust  prendre  congé 


BAYARD  127 

du  seigneur  et  de  la  dame    de    la  maison.  Si 
leur  dict  : 

—  Seigneur  et  dame,  j'ay  esté  cinq  sepmai- 
nés  en  vostre  maison  très  bien  traicté,  dont 
me  contente.  Je  vous  prie,  si  aulcun  de  mes 
gens  ont  faict  chose  où  ayés  prins  desplaisir, 
que  me  dictes,  et  me  ferés  grant  service. 

—  Seigneur  capitaine,  ce  dist  l'hoste,  à 
Dieu  ne  plaise  que  je  dye  que  aulcun  de  mes 
gens  soit  mal  content  de  vous.  Car  oncques  ne 
trouvasmes  si  gracieuses  gens.  Mais,  seigneur, 
je  vous  prie  bien  fort  que  demandés  ce  que 
vous  vouldrés,  et  je  feray  tant  que  serés  contant 
de  moy  ;  et,  si  avés  affaire  de  mon  avoir,  tout 
ce  qu'il  vous  plaira. 

Aux  parolles  du  seigneur  de  la  maison,  res- 
pondit  le  seigneur  Bayard  :  . 

—  Seigneur,  ce  m'est  assés  que  m'avés  faict 
bonne  chère  et  bien  traicté  et  moy  et  mes 
gens,  dont  vous  mercye  ;  et,  si  avés  quelque- 
foys  à  faire  de  Bayard,  me  pouvés  empronter 
à  vostre  plaisir. 

Si  respondit  le  seigneur  de  la  maison  : 

—  Monseigneur  le  capitaine,  vous  me  par- 


128  BAYARD 

donnerés,  car  me  f  erés  ceste  honneur  de  prendre 
quelque  chose  de  moy. 

—  Non  feray,  seigneur,  dict  Bayard,  sur  ma 
foy. 

Alors  prip^  congé  du  seigneur  et  de  la  dame. 
Et  puis  sortirent  les  filles  de  la  chambre,  qui 
encore  n'avoient  sorti  ;  si  se  agenoillèrent  de- 
vant le  seigneur  Bayard,  disant  : 

—  Seigneur  capitaine,  nous,  pauvres  filles, 
vous  mercyent  cent  mille  fo^^s  de  l'honneur, 
courtoisie,  bien  faictz  que  avez  faictz  à  mon- 
seigneur nostre  père  et  à  ma  dame  nostre 
mère.  Et  encore  plus  de  ce  qu'estes  cause  que 
n'avons  esté  forcées  et  violées  des  gendarmes, 
comme  ont  esté  plusieurs  aultres.  Seigneur, 
nous  serons  à  tousjours  mais  tenues  à  prier 
Dieu  pour  vostre  noble  seigneurie.  Et.  affin 
qu'il  vous  souviengne  de  nous,  chascune  de 
nous  vous  présentons  ung  petit  coffre  plain 
de  choses  joyeuses  faictes  par  nos  mains,  en 
pardonnant  à  vos  petites  chamberières.  Et,  à 
tant,  prenons  congé  de  votre  noble  seigneurie. 

Alors  le   seigneur  Bayard,   les  larmes  aulx 
yeux  de  pitié  qu'il  avoit  quant  il  pensoit  aux 


BAYARD  129 

dangiers  là  où  elles  avoient  esté,  leur  res- 
pondit  : 

—  Adieu,  les  belles  damoiselles  !  Dieu,  par 
sa  grâce  vous  vueille  tousjours  préserver  et 
avoir  en  sa  garde,  comme  il  a  esté  à  ceste 
foys. 

Alors  print  congé  du  seigneur  et  de  la 
dame,  et  des  deulx  damoiselles. 


BAYARD 


^  Comment,  après  la  prinse  de  Bresse, 
le  noble  Bayard  alla  à  Ravennes  devers 
monseigneur  le  duc  de  Nemours.  Et  de 
r escarmouche  que  luy  et  le  baron  de  Biard 
firent  contre  les  ennemys. 

Chapitre  neufviesme. 

APRÈS  que  le  seigneur  Bayard  fust  presque 
guery  de  sa  cuysse,  volut  partir  pour 
aller  à  Ravenne  devers  monseigneur  de  Ne- 
mours qui  l'avoit  mandé.  Mais  quand  le 
médecin  qui  le  pansoit  séeu^t  qu'il  vouloit 
partir,  vint  à  luy  et  luy  dict  : 

—  Seigneur,  je  vous  prie,  veuilles  encore 
atendre  .viii.  jours,  car,  si  partes  devant,  vous 
boutterez  en  grant  dangier  de  vostre  personne, 
car  scavés  que  avés  perdu  de  vostre  sang  plus 
de  dix  livres,  et  fault  vous  restaurer  avant. 

Laquelle  chose  fit  le  seigneur  Bayard,  et 
cependant,  envoyast  tout  son  bagaige  et  tous 
ses  muletz. 

Estre  aulcuns  jours  séjourné  à  l'appétit  de 


BAYARD  l3l 

ses  médecins,  partit  de  Bresse  et  arriva  au 
campt  peu  de  jours  devant  la  bataille,  lequel 
n'estoit  pas  encore  bien  guery  de  sa  cuysse  et 
estoit  fort  foible  de  sa  personne. 

Incontinant  qu'il  fut  arrivé,  il  ^^u^i  comme 
le  baron  de  Biard  estoit  allé  ce  jour  faire  une 
escarmouche  sur  les  ennemys,  et  qu'il  estoit 
bien  foible  de  gens  et  en  dangier,  dont  fut 
moult  doulent  Bayard.  Si  dict  à  son  lieutenant 
Pierrepon  : 

— •  Ainsi,  capitaine  mon  ami,  il  fault  desli- 
berer  tout  maintenant  de  nous  armer  avec 
toute  nostre  bande,  et  secourir  le  baron  de 
Biard. 

Si  lui  respondit  Pierrepon  : 

—  Seigneur  capitaine,  vous  estes  las  et 
foible  de  vostre  maladie  et  n'estes  pas  encore 
bien  refaict.  Je  vous  prie,  réponses  vous  ung 
peu,  et  je  iray  avec  la  bande  secourir  le  baron 
de  Biard. 

—  Certes,  dict  Bayard,  capitaine,  vous  n'au- 
rés  pas  ceste  charge  ny  honneur  de  secourir 
mon  compaignon  et  amy  sans  moy. 

Alors    print    Bayard    avec    son   lieutenant 


l32  BAYARD 

toute  la  bande  de  monseigneur  de  lyorrainne 
dont  il  estoit  lieutenant.  Si  marcha  moult 
fièrement  contre  les  ennemys,  lesquels  avoyent 
desja  recullé  le  baron  de  Biard  et  toute  sa 
bande.  Et  si  ne  fust  arrivé  Bayard,  estoit  en 
un  merveilleulx  dangier.  Mais,  à  la  venue  de 
Ba3^ard,  furent  donnez  si  grans  couptz  de 
toutes  pars,  qu'ilz  firent  reculer  les  ennemys 
jusques  près  de  leur  artillerie. 

Si  se  faisoit  au  frapper  ainsi  congnoistre 
Bayard,  que  tous  les  ennemys  fuyoient  devant 
luy  comme  brebis  devant  le  loup.  Si  fust  le 
campt  des  ennem3's  si  très  esmeu,  que  tous, 
Napolitains,  Romains  et  Espaignolz  furent  en 
armes,  cuydoient  ce  jour  vrayment  avoir  la 
bataille. 

Quand  le  baron  de  Biard  v^i^t  ainsi  Bayard 
entrer  contre  les  ennemys,  si  luy  dict  : 

—  Capitaine,  mon  ami,  c'est  trop  faict  à  vous 
qui  ne  sortes  que  de  maladie  et  n'estes  pas 
encore  bien  guery,  et  vous  exposés  en  si  grant 
dangier,  et  plus  avant  que  tous  les  aultres. 

—  Certes,  dict  Bayard,  1  n'y  a  maladie  à  ce 
jour  qui  m'empesche  à  vous  secourir,  et 
deussé-je  mourir. 


BAYARD  l33 

Alors,  frappa  plus  asprement  que  devant  et 
fist  tant  que  les  ennemys  se  retirèrent  le 
mieulx  qu'ilz  purent.  Et  les  chassa  Bayard 
jusques  à  leur  artillerie,  dont  moult  esbayt 
les  ennemys.  Et  despuis  pour  la  grant  perte 
qu'ilz  avoient  eue  ce  jour,  n'osarent  faire  escar- 
mouche contre  les  Françoys. 

Quand  les  ennemys  furent  rebouttés  ainsi 
oultrageusement,  le  noble  Bayard  et  le  baron 
Biard  s'en  retournèrent  devant  monseigneur 
de  Nemours,  lequel  lui  fist  une  merveilleuse 
chière.  Et  furent  tous  les  Françoys  très 
joyeulx  de  la  venue  de  Bayard,  pource  que  le 
bruyt  avoit  esté  que  Bayard  ne  gueriroit  jamais 
de  son  mal  de  cuisse,  pour  le  grant  flux  de 
sang  qu'il  avoit  eu.  Et  fut  heure  que  on  disoit 
au  campt  que  il  estoit  mort,  dont  estoient 
desplaisans  non  seulement  les  Françoys,  mais 
aussi  les  Alemans  et  aultres  qui  le  congnois- 
soient. 

Si  fust  festoyé  Bayard  de  tous  capitaines  et 
seigneurs,  comme  de  monsieur  de  Laultret, 
cousin  de  monseigneur  de  Nemours,  de  mon- 
sieur de  I^a  Palisse,  de  monsieur  de  Alegre, 
Du  Molart,    du    capitaine    Jacob    et   aultres 


l34  BAYARD 

capitaines,  nonobstant  que  pour  lors  les  vi- 
tuailles  estoient  moult  chières  au  campt,  qui 
fust  la  cause  que  la  bataille  fust  bientost 
après.  Car  les  Françoys  ne  pouvoient  avoir 
vivres  de  nulle  part,  pource  que  es  ennemys 
tenoient  toute  la  Romanie,  toutes  les  villes  et 
chasteaulx  à  l'entour  de  Ravenne,  parquoy  les 
Françoys  furent  contrainctz  accellerer  la 
bataille,  laquelle  fust  moult  cruelle,  comme  cy 
après  sera  aulcunement  declairé. 

Ceste  bataille  fust  si  cruelle  que  celle  de 
Cannes,  ny  celle  de  Pharsalie,  ny  celle  de 
Milcliiades,  ny  Themistocles,  ny  Alcibiades 
Athéniens,  ou  celle  de  Athila,  roy  des  Humnes 
contre  les  Françoys,  ny  celle  de  Charles  Martel 
contre  les  Espaignolz,  ou  celle  de  son  filz,  roy 
Pépin,  contre  les  Vuandalles,  ny  celle  de 
Charles  le  Grant  contre  les  Saxons,  ny  contre 
Desidère,  roy  des  Lombars  à  Morterre,  ou  celle 
de  Charles  septiesme  contre  les  Angloys  et 
Castiliones  en  Gascoigne,  ny  celle  du  duc 
Charle  de  Bourgoigne  à  Nancy,  ou  celle  de 
Ivoys  .xii.  treschrestien  contre  les  Veniciens, 
toutes  ensemble  ne  furent  si   cruelles  comme 


BAYARD  l35 

celle  de  Ravenne,  pource  que  les  ennemys 
avoient  avec  eulx  les  Ceciliens,  gens  belli- 
queulx,  Espaignols,  gens  cauteleux,  Romains, 
gens  de  forte  contemplation  et  malicieulx 
plains  de  obstination  et  gravité. 

Les  Françoys  avoient  avec  eulx  :  Germains 
Alemans,  fors  et  puissans  ;  Gascons  et  Basques, 
legiers  et  hardys  ;  Picars,  cerebreux,  plains  de 
couraige  ;  Normans,  caulx,  forts  de  corps  et 
furibundes  ;  Allobroges,  Daulphinoys,  nobles, 
hardys,  prudens  en  guerre,  plains  de  honneur  ; 
Lymosins  et  Auvergnatz,  subtilz,  fort  riches. 

Parquoy  ceste  bataille  de  Ravenne  fust 
moult  fiere  et  cruelle,  laquelle  fust  composée 
de  plusieurs  nations  et  diverses  conditions.  De 
telle.  Dieu  nous  vueille  garder,  car  le  vain- 
cueur,  en  vainquant,  fust  moult  patien. 


MÊ 


^  De  la   bataille  de  Ravenne,   là  où  le 
noble  Bayard  estoit.        Chapitre  diziesme. 


Q 


UANT  à  la  bataille  qui  fujlt  faiçte  devant 
Ravenne,  qui,  entre  toutes  batailles, 
fut  moult  furieuse,  et  non^obstant  que  les 
François  ga'ignassent  la  bataille,  la  France 
perdit  les  plus  vaillangfet  bons  capitaines  que 
oncques  elle  perdit  en  guerre,  comme  le  jDreuîx 
et  vaillant  prince  Monseigneur  le  duc  de  Ne- 
mours, nei|veu  du  Roy  L,03^s,  lequel  par  sa 
trop  grande  hardiesse  fut  tué  en  icelle  bataille. 
Et.  s'il  eust  cru  le  noble  Baj^ard,  ne  fut  pas 
mort  ainsi.  Aussi  mourust  monsieur  de  Molart, 
hardy  capitaine,  lieutenant  du  Daulphiné,  le 
hardy  capitaine  Jacob,  Aleman  ;  le  capitaine 
Maugeron,  du  Daulphiné,  et  principallement 
le  seigneur  de  Alegre,  et  son  filz,  dont  fust 
moult  grant  dommaige  de  tous  deulx.  Le  père 
estoit  homme  preulx  chevalier  et  de  grant 
conduicte.  Le  filz  estoit  moult  chevaleureulx, 


BAYARD  iSy 

nepveu  de  monsieur  le  mareschal  de  Chabba- 
nes,  lequel,  seigneur  de  La  Palisse,  après  la 
bataille,  fut  faict  chief  de  tous  les  Françoys  au 
lieu  de  monseigneur  de  Nemours. 

En  ceste  bataille,  se  conduisit  saigement  le 
noble  chevalier  Bavard,  car,  comme  un  saige 
et  prudent,  invétéré  capitaine,  se  tint  tousjours 
ferme  sans  aulcun  desordre,  lequel,  par  expé- 
rience, congnoissoit  l'astuce  et  cautelle  hispa- 
nicque,  qui  ne  quiert  que  de  bouter  les  Françoys 
et  aultre  nation  en  desordre. 

Sur  la  fin  de  la  bataille,  le  visceroy  de 
Naples  vollust  descendre  de  son  cheval  et 
monter  sur  ung  aultre  moult  beau  ;  mais  le 
noble  Bayard  le  suyvit  si  de  près  que  il  n'eust 
loysir  de  monter,  et  se  bouta  en  fuyte.  Et 
print  Bayard  le  cheval  sur  lequel  il  vouloyt 
monter,  lequel  despuis  donna  à  monseigneur 
le  duc  de  Lorrainne.  Ce  cheval  j'ay  vu  plusieurs 
foys  à  Nancy,  lequel  estoit  le  plus  bel  et  hardy 
cheval  et  myeulx  harneché  que  je  vitz  oncques. 
lequel  despuis  monseigneur  de  Lorrayne  boutta 
en  son  haras  pour  couvrir  les  jumens,  pour  la 
beaulté  dudit  cheval. 


l38  BÂYARD 

Et  si  Monseigneur  le  duc  de  Nemours  eust 
creu  Bayard,  n'eust  pas  suyvy  ses  ennemys, 
comme  il  fit  après  la  bataille  gaignée.  Mais 
ledict  prince  estoit  jeune,  plain  de  feu  et  de 
cueur,  et  luy  sembloit  que  riens  ne  luy  pouvoit 
nuyre,  et  ne  tint  conte,  à  celle  heure,  des  pa- 
rolles  dudit  Bayard  ny  des  aultres  capitaines. 
Btpource,  en  chassant  ses  ennemys  à  la  fuicte, 
par  aulcuns  Espaignolz  qui  estoient  à  cousté, 
fust  tué,  luy  et  son  cheval  et  plusieurs  aultres 
qui  le  suyvoient. 

En  ceste  bataille,  vertueusement  se  pourta 
Monsieur  de  la  Palisse,  et,  comme  ung  aultre 
Hector  Troyen,  def  fit  par  sa  prouesse  plusieurs 
Napolitains  et  Espaignolz  monseigneur  de 
Laultret,  cousin  du  duc  de  Nemours,  qui,  à  ce 
jour,  moult  bien  et  vaillamment  combatit  les 
Espaignolz,  et  se  pourta  moult  vertueusement 
entre  tous  aultres  seigneurs. 

Si  fust  moult  grande  perte  aulx  Françoys  de 
la  mort  du  seigneur  duc  de  Nemours,  car  c'es- 
toit  le  plus  hardy  et  chevaleureulx  prince 
jeune  qui  fusse  au  résidu  du  monde,  aymé 
d'ung  chescun  et  de  toute  la  nation  françoyse. 


BAYARD  iSg 

Et  ne  mourust  oncques  prince  en  guerre  plus 
plaint  des  siens  que  luy.  Il  estoit  doulx,  gra- 
cieulx  à  ung  chescun,  qui  estoit  cause  qu'il 
estoit  aymé  de  toutes  gens,  car  n'y  a  rien  qui 
face  tant  aymer  les  princes  et  capitaines  que 
gracieuseté  en  paix  et  hardiesse  en  guerre  et 
couraige.  Et,  par  le  contraire,  il  n'y  a  chose 
qui  fasse  tant  hayr  ung  prince  ou  chief  de 
guerre  que  fierté  et  orgueil  en  paix  et  coardise 
en  guerre  ;  et  à  ce,  pouvons  amener  Alexandre 
le  grant  entre  les  payens,  Judas  Machabeus 
entre  les  Juifs,  et  Godefroy  de  Billon,  duc  de 
Lorrainne,  des  chrestiens,  lesquelz  estoient  en 
paix  et  en  leurs  maisons,  doulx,  gracieulx  et 
pytjé'ables,  qui  parloyentà  ung  chescun,  aultant 
aulx  moindres  et  petis  que  aulx.grandz,  en  fai- 
sant justice  aussi  bien  aulx  ungs  que  aulx 
aultres;  et,  en  guerre,  oncques  ne  furent  plus 
hardys,  vertueulx,  ny  gens  de  plus  grande 
saigesse  et  conduicte  que  ces  troys  princes  de 
leur  temps,  en  diverses  loix  et  nations. 

Si  ce  noble  duc  de  Nemours  n'eust  à  celle 
bataille  esté  tué  des  ennemj^s,  estoit  à  présumer 
vrayement  qu'il  fust  aller  conquester  en  chas- 


140  BÂTARD 

sant  les  fîspaignolz  devant  luy,  le  royaulme 
de  Naples.  Et,  au  chemin,  eust  bouté  la  loy  et 
faict  ordonnances  telles  qu'il  eust  voulu  au 
pape  Jule  Second.  Mais  Dieu,  qui  scet  les 
choses  avant  leur  advenement,  et  ne  faict  riens 
sans  cause  et  providence,  ne  voulut  que  ce 
noble  prince  plus  demeura  en  ce  monde  im- 
monde, plain  de  variétés,  mutabilités,  misères 
et  obscurtés  alligineuses  et  tentations  cacode- 
moniques  et  saturnines.  Auquel  monde,  Dieu, 
par  sa  grâce  et  bénignité  et  miséricorde,  luy 
plaise  nous  donner  grâce  de  résister  à  icelles 
cacodemoniques  tentations,  et,  à  la  parfin.  le 
royaulme  céleste  donner. 


"'  V 


^  De  la  journée  que  les  Françoys  appel- 
lèrent  la  journée  des  espérons. 

Chapitre  <iinztesme. 

Du  temps  que  le  roy  Henry  d'Angleterre 
vint  bouter  le  siège  devant  la  cité  de 
Téroane,  que  les  antiques  appelloient  Morini, 
ainsi  que  ceulx  de  Tornay  furent  appelés 
Nervii,  le  Roy  I,oys  de  France  douziesme  de 
ce  nom  regnoit  pour  lors,  lequel  estoit  desja 
sur  /eaige,  et  avoit  les  goûtes  merveilleuses,  et 
se  faisoit  pourter  en  litière.  Non  obstant  sa 
maladie,  qui  fort  letourmentoit,  se  fist  pourter 
à  Amyens  en  Picardie,  pour  secourir  Téroane, 
laquelle  estoit  assiégée  par  ledict  roy  angloys. 
Et  mena  avecque  luy  le  roy  Loys  une  grosse 
armée,  laquelle  estoit  souffisante  de  chasser 
les  Angloys  si  le  roy  eust  esté  sain  et  qu'il  eust 
peu  pourter  les  armes.  Mais  il  estoit  si  pressé 
de  maladie  qu'il  ne  pouvoit  bonnement  donner 
ordre  à  ses  affaires.  Et,  à  l'heure,  avoit  guerre 


142  BAYARD 

contre  Maxiniiliam  empereur,  contre  le  roy 
Ferran  d'Kspaigne,  et  contre  les  S^uisses  qui, 
en  ung  mesme  temps,  avec  bien  .xl.  mille 
Souisses  vinrent  bouter  le  siège  devant 
Dyjon  en  Bourgogne,  lesquelz  s'en  allèrent 
quasi  miraculeusement  par  belles  paroUes  et 
gracieuses,  car  Dieu  ne  vouloit  ce  bon  prince 
du  tout  ruiner  du  corps,  ny  des  biens  ensemble. 

Or  advint  que  après  long  temps  que  le 
siège  avoit  esté  devant  Téroane,  que  les  vivres 
leur  deffaillirent  et  les  vouloit  avitailler.  Fut 
tenu  le  conseil  entre  les  capitaines  françoys  ; 
les  ungs  disoient  que  de  nuyt  on  devoit  avi- 
tailler Téroane  avecques  cinq  cens  hommes 
d'armes  ;  les  aultres  disoient  qu'il  en  failloit 
bien  dix  huict  cens.  Ivors  dit  le  noble  Bayard  : 

—  Seigneurs,  je  trouve  bien  difficile  les  avi- 
tailler, veu  que  le  siège  est  devant,  sans  com- 
battre et  lever  le  siège  à  force  d'armes.  Parquoy, 
nécessairement,  si  vous  les  voulés  avitailler, 
fault  avec  toute  l'armée  marcher  près  des 
ennemys,  et  s'ils  viennent  contre  nous,  nous 
defïendre  vertueusement.  Et  si  le  roy  ne  veult 
ainsi  avanturer  en  son  réanime  ses  gens  ny  son 


BAYARD  143 

armée,  je  suys  d' ad  vis  mander  à  ceux  de 
Téroane  faire  composition  honneste  avecques 
le  roy  d'Angleterre. 

—  Certes,  dirent  les  aultres,  seigneur  de 
Bayard,  quant  au  premier  point  que  dictes  de 
marcher  avecques  toute  l'armée,  nous  ne 
sommes  pas  de  cest  advys,  ne  ainsi  asarder 
l'armée  nostre  et  bouter  tout  le  réanime  en 
dangier.  Certes,  nous  voyons  bien  que  avés 
tousjours  le  cueur  grant,  et  vous  semble  qu'il 
n'est  rien  impossible  aulx  Françoys  qui  vient 
de  noblesse  de  cueur  et  gentillesse  de  personne. 
Quant  au  second  article,  il  est  moult  contraire 
au  premier.  I^e  premier  vient  de  trop  grant 
cueur  et  hardiesse.  I^'aultre  article,  si  ung 
aultre  que  Bayard  l'eust  dit,  sembleroit  venir 
de  couardise.  Or,  seigneur  Bayard,  il  fault  tenir 
le  moyen  ny  trop  ny  peu.  C'est  que  prendrons  de 
quinze  à  dix-huict  cens  hommes  d'armes  pour 
avitailler  Téroane.  Si  une  partie  de  l'ost  des 
Anglois  vient  contre  nous,  serons  assez  fortz 
pour  nous  deffendre.   S'ils  ne   viennent,  nous 

f  avitaillerons  très  bien  la  ville  et  sans  dangier. 

—  Seigneurs,  dict  Bayard,  vous  dictes  vray. 


144  BAYARD 

si  aviés  seulement  affaire  aux  Angloys  ;  mais 
avés  affaire  avecques  les  Espaignolz  et  avecques 
Flamans  et  Alemans,  et  l'empereur  Maximilian 
est  en   personne  au   campt   avecques   le   roy 
d'Angleterre.  Or  pensés  et  cogites  si  tous  ceulx 
là  dorment  toute  la  nuyt.  Certes,  je  congnois 
l'astuce  hispanique  qui  tousjours  veille,  sinon 
de   deux  yeulx,   au  moins  de   l'ung.  Je  vous 
certifie  qu'ilz  savent  maintenant  tout  ce  que 
font  les    rrançoys,  et    ne    scauriés  rien  faire 
qu'ilz  n'en  soient  advertis.  Ne  cuidés  pas  que 
ce  que  j'a}"   dict  soit  ou  pour  oultrecuydance 
téméraire    ou    pusilanimité   féminine,    car     à 
tout   faire,   suj's  appareillé    à    moy    bouter  à 
mon  debvoir  à  faire  ce  qu'il  plaira  au  roy  et 
au    conseil  me  commander,  et  vous  prometz 
que  je  seray  bien  pressé  si  je  recule.   Mais  je 
prie  à  Dieu  que  notre  entreprinse  soit  bonne. 
Alors  que   Bayard  eust  dict  son  oppinion, 
les  ungs  disoient  : 

—  Certes,  le  capitaine  Bayard  a  moult  bien 
parlé. 

L,es  aultres  disoient  : 

—  Comment,    parlé  ?    mais    hardiment    et 


BAYA.RD  145 

sans  faindre  de  rien,  croyés  qu'il  congnoit 
toutes  nations  chrestiennes,  il  a  essayé  de  tous 
et  est  vray  expérimentateur  de  guerre. 

Lors  furent  armés  et  acoustrés  de  quinze  à 
(lix-huict  cens  hommes  d'armes  bien  choisiz 
et  se  misrent  en  chemin  vers  Téroane.  Mais 
noz  ennemys  incontinant  sceurent  nostre  en- 
treprinse  par  espies  et  aultres  qui  pouvoient 
estre  parmy  les  nostres.  Si  prindrent  mil  hom- 
mes d'armes,  la  pluspartHennuyezet  Flamans 
ou  Brebansons,  et  bien  dix  mil  hommes  de 
pied,  dont  une  partie  estoit  d'Angloys,  l'aultre 
lansquenetz  que  l'empereur  Maximilian  avoit 
amenés.  Si  marchèrent  en  ordre  moult  bien 
contre  les  nostres. 

Alors  monsieur  le  mareschal  de  Chabannes, 
que  pour  lors  on  nommoit  monsieur  de  La 
Palisse,  et  aultres  capitaines  envoyèrent  cinq 
cens  hommes  d'armes  audevant  pour  avant- 
garde,  sçavoir  s'ilz  verroient  riens,  et,  de 
l'aultre  part,  envoyarent  aulcuns  chevaulx 
légiers  pour  descouvrir.  Mais  l'avantgarde 
trouva  plutost  les  ennemys  que  ne  firent  les 

BAVARD  10 


146  BAYARD 

chevaulx  legiers,  pource  que  les  ennemys 
estoyent  de  leur  cousté. 

Quant  notre  avantgarde  veist  et  rencontra 
dix  mille  hommes  de  pied  avecques  leurs 
picques  et  hacquebutes,  si  furent  moult  esba- 
hys  et  tirarent  de  print  assault  hacquebutiers 
contre  gendarmes,  tousjours  marchant  en 
armes.  Nos  chevaulx  légiers  qui  venoient  de 
l'aultre  costé  virent  celle  bande  de  gens  de 
pied,  et  de  i'aultre  costé,  en  ung  petit  boys, 
virent  troys  ou  quatre  cens  hommes  d'armes. 
Alors  prindrent  à  fouyr  à  grosse  course. 

Quant  nostre  avantgarde,  qui  avoitvu  desjà 
les  gens  de  pied  et  virent  ainsi  fouyr  noz  avan- 
coureurs  comme  gens  perduz,  se  prindre  à 
reculer.  Mais  les  Ennuyers  qui  n'estoient  que 
de  troys  à  quatre  cens  chevaulx,  virent  noz 
gens  reculer  si  tost,  alors  sortirent  du  boys  sur 
les  Françoys. 

Quant  les  nostres  les  virent,  pensant  que 
toute  l'armée  des  Angloys  fut  là  auprès,  prin- 
drent à  fouyr  sans  raison,  car  s'ilz  n'eussent 
faict  semblant  de  fouyr,  et  qu'ilz  eussent  tenu 
bon,  tous  ces  ennemys  estoient  deffaictz. 


BAYARD  147 

Quant  ceulx  qui  estoient  à  iiostre  bataille  et 
rièregarde  virent  l'avantgarde  ainsi  fouyr  et 
les  rompre,  se  prindre  à  fouyr.  Monsieur  de  La 
Palisse  et  le  noble  Bayard,  moult  esbahys,  si 
crioyent  tous  deulx  à  haulte  voix  : 

—  Arrestés-vous,  gendarmes,  arrestés-vous. 
Ce  n'est  rien. 

Mais,  non  obstant,  se  fouyent  plus  fort  et  ne 
fut  oncques  en  leur  puissance  en  faire  arrester 
ung  ;  mais,  qui  fut  pis,  tous  ceulx  qui  estoient 
avecques  monsieur  de  la  Palice  prindrent  la 
fuicte.  Et  le  bon  seigneur  demeura  tout  seul, 
lequel  fut  prisonnier  de  deulx  gentilzhommes 
ennuyers,  desquelz  il  se  deffit  ung  temps 
après,  maugré  eulx  et  eschappa  de  leurs  mains, 
comme  s'il  eust  esté  un  Hercules  ou  un  Hector 
Troyen. 

lye  noble  Bayard,  qui  tousjours  alloit  çà  et 
là  pour  arrester  les  gendarmes,  et  en  les  vou- 
lant arrester,  se  retirast  auprès  d'une  grosse 
lia^^e  et  buisson,  bien  doulent  et  desplaisant 
d'un  si  grant  desordre.  Et  s'il  eust  voulu, 
facillement  se  pouvoit  saulver  ;  mais  considé- 
rant qui  luy  seroit  grosse  honte  ainsi  fouyr, 


148  BAYA RU 

se  arresta  jusques  les  ennemys  furent  venus 
en  grosse  bande.  Si  vindrent  sur  luy,  et  leur 
dict  Bayard  : 

—  Seigneurs,  je  vous  attends  ic3\  Je  vous 
prie  que  sois  par  vous  mené  vers  l'empereur. 

Quant  l'empereur  Maximilian  le  veist,  si  le 
congneust  incontinant,  non  obstant  qu'il  avoit 
desjà  grant  pièce  qu'il  ne  l'avoit  veu.  C'est 
despuis  que  Maximilian  tenoit  le  siège  devant 
Padoue,  là  où  le  roy  Loys  l'avoit  envoyé,  et 
monsieur  de  laPalice  aussi,  avecques  cinq  cens 
hommes  d'armes  au  secours  de  l'empereur,  là 
où  sur  tous  aultres  il  aymoit  Ba5'ard  et  lui 
promist  plusieurs  biens. 

Quand  l'empereur  veist  Bayard,  si  luy  dit  : 

—  Capitaine  Bayard,  quelz  vents  vous  mei- 
nent  à  ceste  heure  ? 

.^  —  Sire,  dict  Bayard,  le  vent  impérial  de 
vostre  pays  de  Germanie,  dont  suys  jo3'eulx 
de  ce  qu'ilz  m'ont  mieulx  conduict  que  je  ne 
pensoye  quant  m'ont  mené  vers  celluy  qui 
aultrefoys  m'a  faict  si  grosse  chère  et  promis 
plusieurs  biens,  et  qui  est  le  plus  libéral  du 
monde. 


BAVARD  149 

—  Certes,  Bavard,  vous  dictes  moult  bien, 
si  fussiés  venu  pour  me  veoir  seulement;  mais 
ce  a  esté  contre  vostre  vouloir. 

—  Sire,  dict  Bayard,  vous  dictes  vray  ;  mais 
puisque  suys  prisonnier,  ayme  mieulx  estre 
le  vostre  que  de  prince  qui  soit  sur  la  terre, 
et  loue  Dieu  qui  m'a  bouté  entre  voz  mains. 

Quant  l'empereur  et  Bayard  eurent  raconté 
de  plusieurs  matières  qu'estoient  survenues 
despuis  le  siège  de  Padoue,  et  que  l'empereur 
se  plaignoit  fort  du  roy  Loys,  le  noble  Bayard 
excusoit  tousjours  le  roy  Loys  le  mieulx  qu'il 
pouvoit,  disant  ; 

—  Sire,  vous  sçavez  bien  qu'il  ne  tint  au 
roy  Loys  que  ne  printes  Padoue,  et  fust  moult 
desplaisant  de  vostre  inconvénient,  et  escrip- 
voit  tousjours  à  monsieur  de  la  Palice  et  à 
moy,  faire  tout  ce  que  nous  commanderiés, 
comme  si  fust  pour  luy-mesmes. 

—  Vous  faictes  saigement,  capitaine,  dict 
l'empereur,  de  soubstenir  le  roy  vostre  prince 
et  maistre;  mais  vous  sçavez  mieulx  que  ne 
dictes,  capitaine.  Or,  délaissons  à  parler  de 
telles    matières   fascheuses.    Je    suys   joyeulx 


tùL  m 


I 50  BATARD 

VOUS  veoir,  capitaine,  et  seroye  plus  cent  foys 
si  me  fussiés  venu  veoir  en  prospérité  en  mes 
pays. 

—  Sire,  dict  Bayard,  si  Dieu  plaist,  sera 
quelque  foys,  car  estes  le  prince,  après  le  roy 
mon  maistre  et  seigneur,  qui  soit  au  monde 
que  plus  voientiers  vouldroye  servir. 

Et  ainsi  Bayard  devisoit  avecques  l'empe- 
reur. Le  roy  d'Angleterre  Henrj'  survint.  Si 
luy  dit  Maximilien  :  i 

—  Mon  frère,  congnoissés  vous  ce  gentil- 
homme françoys  ? 

—  Nenny,  dict  le  roy  Henry,  sur  ma  foy 

—  Certes,  dict  l'empereur,  vous  en  avés 
souvent  ouy  parler,  c'est  le  Françoys  le  plus 
renommé,  crainct  et  hay  qui  fut  oncques  aulx 
Espaignes. 

Lors  respond  le  roy  : 

—  Sire  je  croy  que  ce  n'est  pas  un  Roan  ny 
Grison,  mais  Bayard  de  France. 

—  Certes,  dict  l'empereur,  mon  frère,  vous 
estes  bon  devin  pour  ceste  foys  icy. 

Quand  le  roy  entendit  que  c'estoit  Bayard, 
si  le  print  par  la  main  et  l'embrassa  comme 


1 


BAVARD  l5l 

s'il  eust  esté  ung  prince  ;  mais  Bayard  bouta 
le  genoulx  à  terre,  et  le  roy  le  print  et  luy 
dist  : 

—  Capitaine,  je  suys  joyeulx  de  vous  veoir 
et  vouldroye  pour  vostre  honneur  et  proffit 
vous  veoir  aultrement  que  prisonnier. 

—  Sire,  dict  Bayard,  je  suys  vrayment  pri- 
sonnier voluntaire,  car  ilz  ne  me  ont  pas  prins 
prisonnier,  mais  libéralement  me  suys  donné  à 
eulx,  car  je  avoye  grant  désir  aussi  de  veoir  la 
majesté  impériale,  et  aussi  la  vostre,  laquelle 
je  voys  à  présent,  et  n'ay  voulu  fouyr  comme 
les  aultres,  car  oncques  ne  fustz  à  escolle  pour 
apprendre  à  fouyr. 

De  ces  paroUes  moult  se  bouta  à  rire  Maxi- 
milian  l'empereur.  Si  luy  dict  : 

—  Certes,  capitaine  Bayard,  ce  n'est  pas 
de  maintenant  que  commencés  à  gaudir  sans 
espargner  ne  roy,  empereur  ne  prince. 

—  Sire,  dict  Bayard,  à  Dieu  ne  plaise  que 
d'ung  si  noble  et  beau  prince  comme  le  roy  de 
la  Grande  Bretaigne  me  veuille  gaudir  ;  mais, 
sire,  dict  Bayard,  j'ay  dict  la  vérité, 

Kt  leur  raconta  comment  il  s'estoit  rendu. 


l52  BAYARD 

Adoncques  l'empereur  et  le  roy  se  boutarent 
plus  fort  à  rire. 

—  Or,  ce  dist  Bayard,  sire  empereur  et 
vous,  sire  roy,  je  proteste  que  ne  me  vueillés 
traicter  en  prisonnier  prins  par  force.  Car  si 
je  eusse  voulu,  ne  fusse  prisonnier.  Mais  je 
loue  Dieu  de  ce  que  n'ay  eu  vouloir  à  fouyr 
comme  les  aultres.  Car  oncques  ne  fouys  en 
guère,  ne  feray,  à  l'a^'de  du  Créateur  du 
monde.  Mais  vueillés  moy  traicter  en  capitaine 
comme  vous,  sire  empereur,  m'avés  aultrefoys 
congneu. 

—  Certes,  dict  l'empereur,  si  serés  traicté 
non  seulement  en  capitaine  prisonnier,  mais  en 
amy. 

Et  appella  les  gentil/hommes  dont  il  estoit 
Drisonnier,  si  leur  dict  : 

—  Amys,  laissés  le  capitaine  icy  avecques 
mo}',  je  réponds  pour  luy.  Quelle  somme  luy 
demandés  ?  7 

—  SjTe,  à  vostre  plaisir. 

—  Non,  dictes  combien. 

—  Sire,  ung  tel  personnaige  vault  deulx 
mille  angelotz  pour  le  moins. 


BAYARD  l53 

—  Que  dictes-vous,  capitaine,  combien  voul- 
driez  payer  ? 

—  Sire,  j'ay  dict  ce  que  par  droict  je  doybs 
payer  ;  mais,  pour  ce  qu'ilz  m'ont  amené 
devant  vostre  majesté  à  cheval,  je  leurs  donray 
mille  escutz. 

—  Certes,  c'est  assés,  je  responds  pour  luy, 
dist  l'empereur. 

Après,  demeura  longtemps  le  noble  Bayard 
avecques  l'empereur  et  avecques  le  roy  d'An- 
gleterre, et  fust  merveilleusement  bien  traicté 
d'eulx.  Aulcun  temps  après,  laissast  l'empe- 
reur le  roy  d'Angleterre.  Si  dist  à  Bayard  : 

—  Capitaine,  venés  avecques  moy  en  Flan- 
dres, je  payeray  vostre  rançon,  et  serés  bien 
traicté  partout.  Plust  à  Dieu  que  vous  me 
vousissiés  aussi  bien  servir  que  vostre  roy 
Loys. 

Alors  dict  adieu  l'empereur^au'roy  d'Angle- 
terre. Si  s'en  alla  %  Brucelles  'et  de  là  en 
Flandres,  et  Bayard  après  luy. 

Quand  le  noble  Bayard  eust  demeuré  aulcun 
temps  en  Flandres,  le  roy  Loys  sceust  que 
l'empereur  avoit  promistz  de  payer  la  rançon 


l54  BAYARD 

de  Bayard.  Si  appela  ung  de  ses  gentilzhom- 
nies  et  luy  dict  : 

—  Partes  demain  et  pourtés  la  rançon  à 
Bayard  en  Flandres,  si  la  luy  baillés  pour 
icelle  payer,  et  qu'il  ne  permette  pour  riens 
que  l'empereur  la  paye. 

Laquelle  chose  fut  faicte. 

Quand  Bayard  eust  receu  sa  rançon,  si 
bailla  ce  qu'il  avoit  promis  à  ceulx  qui 
l'avoient  prins,  lesquelz  disoient  que  l'empe- 
reur luy  avoit  promis  la  payer.  Il  dist  : 

—  Seigneur,  c'est  assés  du  bon  vouloir  de 
l'empereur.  Je  suys  très  desplaisant  que 
despuis  huict  jours  s'en  est  allé  en  l'aste  en 
Allemaigne,  car  ce  n'eust  esté  que  n'eusse 
prins  congé  de  luy  avant  que  retourner  en 
France  ;  mais  puisque  ainsi  est,  quand  le  ver- 
res, il  vous  plaira  luy  faire  mes  humbles 
recommendations,  à  luy  le  remerciant  des 
biens  qu'il  m'a  faict  et  de  son  bon  vouloir 
envers  moy. 

Et  print  congé  des  Flamans  et  Hennuyers, 
SI  s'en  retourna  en  France. 

Le    noble    Bayard    fut   faict  lieutenant   de 


BAYARD  l55 

monseigneur  le  duc  de  Lorrainne  par  1p  roy 
Loys  douziesme,  de  cent  hommes  d'armes  ; 
et  si  le  noble  Bayard  estoit  prudent  en  guerre, 
de  bonne  nature,  aymoit  Dieu.  Si  estoit  le 
chef  de  la  compaignie  monseigneur  le  duc  de 
Lorrainne  qui  est  et  a  esté  tousjours  ver- 
tueulx,  saige  et  dévot  prince  entre  tous  les 
aultres  princes  de  son  temps,  qui  moult  bien 
a  tousjours  entretenue  sa  terre  en  paix.  Et  si 
ses  ancestres  comme  Godefroy,  roy  de  Jheru- 
salem  et  le  roy  Baudoin,  son  frère,  et  son  père, 
le  roy  Régné  de  Cécile,  ont  esté  princes  ver- 
tueulx  entre  tous  aultres  de  leur  temps.  Si  est 
aussi  par  vraye  simbolisation  ce  duc  à  présent 
Lorrain  vertueulx  entre  tous  princes  vivans, 
lequel  a  bien  mérité  en  son  temps  avoir  ung 
Heutenant  l'ung  des  plus  hardys  et  chevaleu- 
reulx,  je  ose  bien  dire  et  affermer  que  non 
seulement  de  son  temps,  mais  aussi  qui  fut 
oncques  entre  tous  chevaliers  chrestiens. 

Cy  finist  le  second   livre  des  faictz 
DE  Bayard. 


]j  Cy  commence  le  tiers  livre  du  noble 

CHEVALIER  BaYARD,  LEQUEL  CONTIENT  LES 
GESTES  ILLUSTRES  QU'lL  A  FAICT  SOUBZ  LE 
TRES  CHRESTIEN  ROY  FrANÇOYS  PREMIER  DE 
CE     NOM. 

^  Comment  Bayard,  lieutenant  de  mon- 
seigneur de  Lorrayne,  passa  les  mons  des 
premiers  souhz  le  roy  François,  à  la  con* 
queste  de  Milan.  Chapitre  premier. 

APRÈS  la  mort  du  prudent  roy  Loys  dou- 
ziesme,  fust  couronné  roy  de  France  à 
Reins  Françoys,  duc  de  Valoys  et  d'Ango- 
lesme,  aprèsent  très  chrestien  roy.  Auquel 
couronnement  alla  monseigneur  de  Lorraine, 
bien  à  mille  chevaulx  bien  acoustrés.  En  ce 
couronnement,  furent  tous  les  princes  et  prin- 
cesses d'^  France,  ensemble  tous  les  douze 
pers  de  France  ou  lieutenants  pour  eux.  Et 
fust  le  couronnement  de  nuyt  en  la  grant 
esglise,  où  je  fustz  tousjours,  du  commance- 


l58  BAYARD 

ment  jusques  à  la  fin.  Et  est  ung  mystère  le 
plus  grant  et  merveilleux  qui  peult  estre.  Et 
fust  à  couronner  pape,  empereur  et  aultre 
personne,  car  dura  ce  couronnement,  les  céri- 
monies,  unctions,  bénédictions,  presque  toute 
la  nuyt. 

Après  ce  couronnement,  le  roy  partit  de 
Rems  et  print  son  chemin  à  Nostre  Dame  de 
lyiance.  De  là,  à  I^ans.  De  Lans,  à  Pompienne, 
là  où  il  demeura  huict  jours  ou  plus.  De 
Pompienne,  à  Sanlis,  et  de  là,  à  Paris.  Et  lu  y 
fust  faicte  à  Paris  entrée  la  plus  belle  que  l'on 
veist  jamais  faire  à  roy  de  France.  Et  demeura 
long  temps  le  roy  à  Paris,  là  où  il  entrepriut 
son  voyage  de  Milan.  Et  s'en  vint  à  Blays, 
de  là,  à  Remorantin,  et  bien  tost  après,  à 
Lyon. 

Durant  ce  temps,  quatre  nobles  et  hardys 
capitaines,  avecques  leurs  compaignies,  pas- 
sèrent premiers  les  nions  par  chemin  moult 
estroit,  1r  où  jamais  armée  n'avoit  passée. 
C'est  le  noble  Bayard,  monsieur  le  mareschal 
de  Chabannes,  le  capitaine  Imbert  Court  et  le 
seigneur  Daubigni. 


BAYARD  l59 

Ces  capitaines,  après  avoir  passé  les  mons, 
furent  advertis  par  le  frère  du  seigneur  Morete 
que    le   seigneur   Prospert    Colone,    avecques 


deulx  mille  chevaulx,  estoyt  de  là  le  fleuve 
du  Pau,  en  une  ville  nommée  Villefranche,  et 
ne  se   doubtoit    de  personne,   à  cause    de  la 


l6o  BAYARD 

rivière  qui  estoit  entre  nous  et  eulx.  Quant 
le  seigneur  Bayard  entendit  ces  nouvelles  dont 
il  fust  le  premier  adverti,  si  dict  à  monsieur 
le  mareschal  de  Cliabbanes  : 

—  Monsieur,  vêla  Morete  lequel  afferme 
pour  certain  que  le  seigneur  Prospert  Colone 
est  à  V' illefranche,  qui  ne  se  doubte  de  riens 
et  se  gaudist  illec.  Il  fault  esveiller  ung  peu 
ses  esperitz  et  debvons  à  ceste  heure  monter 
à  cheval  avecques  toutes  noz  bandes,  et  nous 
haster,  afiin  que  ne   soit  adverti  par  aulcuns. 

—  Seigneur  Bayard,  dist  monsieur  le  ma- 
reschal, c'est  moult  bien   dict. 

Or,  appella  le  capitaine  Imbertcourt  et  le 
seigneur  Daubigni,  si  leur  dict  ce  que  le  capi- 
taine Bayard  luy  avoit  dict.  Si  furent  d'oppi- 
nion  marcher  soubdainement,  laquelle  chose 
fust  incontinent  faicte.  Si  montarent  à  cheval 
quatre  cens  hommes  d'armes. 

Or,  dict  monsieur  le  mareschal  : 

—  Comment  passerons-nous  la  rivière  du 
Pau  qui  est  si  impétueuse  et  grosse  ? 

—  Seigneur,  ce  dict  Bayard,  vecy  le  frère 
du  seigneur  Morete,  qui  scet  le  gué.  Il  passera 
le  premier,  et  moy  après  luy. 


BAVARD  l6l 

Si  passèrent  celle  grosse  rivière  qui  est  moult 
dangereuse  et,  sans  sçavoir  le  gué,  est  impos- 
sible à  passer.  Mais,  comme  gens  hardiz  et 
et  courageulx,  firent  tant  qu'ils  passèrent  la 
rivière  sans  perdre  une  personne  :  dont  fust 
chose  merveilleuse. 

Quant  les  capitaines  eurent  passé  avecques 
toutes  leurs  compaignies  la  rivière,  si  dict  le 
noble  Bayard  ; 

—  Messeigneurs,  frères  et  amys,  à  ceste 
heure,  fault  demonstrer  ung  chescun  qu'il  sçait 
faire.  On  congnoit  les  gens  par  leurs  œuvres. 
Au  jourduy,  il  fault  monstrer  que  Françoys 
scavent  faire.  Il  n'y  a  celluy  de  nous  que,  à 
ceste  foys,  ne  doibve  estre  ung  Roland  ou 
Olivier  en  cueur  et  vouloir  de  servir  le  roy  à 
ce  jour.  Et  nous  doibvent  esmouvoir  nos  an- 
cestres  françoys  Godefroy  de  Billon  et  son 
frère  Baudoin,  roy  de  Jherusalem,  le  preux 
Roland,  Ogier  le  Dannoys  et  aultres  chevaliers 
firançoys  qui,  aultrefoys  ont  faict  euvres  très 
illustres. 

Alors  dict  monsieur  le  mareschal  de  Gha- 
banes  : 

BAVARD  II 


102  BAYARD 

—  Messieurs,  moult  a  dict  bien  le  capitaine 
Bayard.  Toutes  choses  sont  à  luy  facilles. 
Selon  le  cueur  de  luy  est  la  parolle.  Je  croy 
que  à  l'aide  de  Dieu  au  jourd'huy  de  nous  sera 
bien  servy  le  roy. 

Si  respond  le  seigneur  Imbertcourt,  qui  estoit 
moult  sçavant,  saige  et  hardy,  chevaleureux, 
qui  bientost  après  morust  en  la  bataille  contre 
les  Souisses  : 

—  Messieurs,  je  congnoys  le  seigneur  Pros- 
per  Colonne  de  long  temps.  Il  est  cault,  pru- 
dent et  sçavant  aulx  armes.  vSi  par  aventure 
estoit  adverti  de  nostre  entreprinse,  il  nous 
donneroit  moult  d'affaires  !  Parquoj',  faisons 
diligence  de  les  surprendre,  et  bien  nous  en 
trouverons. 

A  ce,  dist  le  seigneur  Daubigni  qui  estoit 
capitaine  moult  expert,  saige  et  hardi,  et  de 
très  bon  conseil  : 

—  Seigneurs,  nous  n'avons  à  tarder  à  nostre 
entreprinse  parfaire.  Car  Italiens  sont  de  telle 
nature  que  si  on  leur  donne  loisir  à  penser, 
est  moult  difficile  à  les  defïaire.  Et  pource 
que  Annibal  ne  suyvit  pas  sa  victoire  contre 


BAYARD  l63 

les  Romains  et  leur  donna  espace  à  reprendre 
leur  alaine  à  la  fin,  fust  deffaist  et  chassé 
d'Italie.  Parquoy  dict  Plutarche :  Annibal  vin- 
cere  scis  sed  uti  Victoria  nescis,  c'est  à  dire  : 
Annibal,  tu  sçais  vaincre  et  avoir  victoyre, 
mais  tu  ne  sçais  pas  user  de  ta  victoyre. 

Ces  choses  dictes,  partirent  incontinent  et 
furent  bientost  )à  où  estoit  le  seigneur  Pros- 
pert  Colone,  lequel  estoit  à  table  et  disnoit, 
et  tous  ses  gens,  et  ne  se  doubtoit  de  riens,  à 
cause  de  la  rivière,  et  n'eust  jamais  pensé  que 
les  Françoys  eussent  sceu  jamais  passer  la 
rivière  à  gué.  Le  noble  Bayard,  avecques  sa 
compaignie,  alloit  le  premier,  et  puis  monsieur 
le  mareschal  et  sa  compaignie,  et  le  capitaine 
Imbercourt  et  monsieur  Daubigni  suyvoient. 

Si  vint  Bayard  et  trouva  devant  le  logis 
du  seigneur  Prospère  sa  garde  d'archiers, 
Incontinant,    cria  : 

—  Randés-vous  et  ne  sonnés  mot,  aultre- 
ment  vous  estes  mortz. 

Quand  les  archiers  virent  une  si  grosse 
bande,  si  furent  tous  esbays.  Aulcuns  se  bou- 
tèrent en  deffence,   mais   furent  bientost  def- 


164  BAYARD 

f  aictz,  les  aultres  coururent  au  seigneur  Prosper 
Colone,  lequel  estoit  à  table  et  disnoit.  Si 
crioient  : 

—  Levés  vous,  seigneur,  voicy  les  Françoys 
en  grosse  bande,  si  sont  desjà  à  ceste  porte. 

x\lors  le  seigneur  cria  : 

—  Enfants,  gardés  ceste  porte  ung  petit 
jusques  soyons  ung  peu  acoustrés  pour  nous 
deftendre. 

Laquelle  chose  fut  faicte  ;  mais  le  noble 
Bayard,  d'ung  costé,  fist  combatre  ses  gens 
à  la  porte  du  logis,  les  aultres  fit  esclieler  les 
fenestres  et  entra  dedans  bien  armé  le  premier. 
C\',  cria  : 

—  Seigneur  Prospère,  où  estes-vous  ?  Ran- 
dés-vous,  aultrement  vous  estes  mort. 

En  disant  cela,  vêla  la  porte  guagnée  par 
force,  et  entroient  en  grosse  presse. 

Quant  le  seigneur  Prosper  Colonne  veist  que 
la  mayson  estoit  i:)laine,  cy  cria  : 

—  Seigneurs  Françoys,  qui  est  vostre  capi- 
taine ? 

—  vSeigneur,  respondit  Bayard,  je  suys  ung, 
Bayard  de  France  et  véc}'  le  seigneur  de  la 


BAYARD  l65 

Palisse,  et  le  seigneur   Daubigni,  et  Imbert- 
court,  la  fleur  des  capitaines  de  France. 

Or,  dict  le  seigneur  Prosper  : 

—  J'a}^  bien  esté  surprins.  O  fortune  varia- 
ble, mère  de  toute  tristesse  et  affliction,  tu 
m'as  bien  deceu  de  ainsi  m'avoir  osté  l'enten- 
dement, et  que  n'ay  esté  adverti  de  leur 
venue.  Au  moins,  eusse  bien  faict  chèrement 
achepter  ma  prinse.  Or,  seigneur  Bavard,  une 
chose  me  reconforte  moult  de  ce  que  je  suys 
contrainct  estre  prisonnier  des  plus  renommés 
capitaines  qui  soient  pour  le  présent  entre 
chrestiens,  qui  estes  si  famés  que  ung  chescun 
vous  congnoist,  qui  estes  de  quatre  régions  les 
plus  famés  :  le  seigneur  de  la  Palisse,  Fran- 
çoys  ;  vous,  seigneur  Bayard,  des  Allobroges  ; 
le  seigneur  Jmbercourt,  Picart,  et  le  seigneur 
Daubigni,  d'Escosse.  Or  semble  une  chose 
faicte  divinement,  quatre  nobles  chevaliers 
estre  ensemble  avecques  leurs  compaignons, 
pour  prendre  ung  noble  romain. 

Alors  montarent  là  monsieur  le  mareschal, 
Aubigni  et  Imbertcourt.  Si  dict  monsieur  le 
mareschal  : 


l66  BAYARD 

—  Seigneur  Prosper,  ne  vueillés  prendre  les 
actes  et  cas  fortuites  tropt  asprement.  Vous 
sçavés  que  n'estes  premier  Romain  que  des 
Françoys  avés  été  surprins.  Vous  avés  assés 
leues  vos  histoires  romaines  et  comment  Rome 
fust  prinse,  fors  le  Capitole,  soubdainement  par 
les  Françoys.  Et,  si  ne  fust  une  misérable  oye, 
laquelle  esveilla  les  Romains  de  nuyt,  le  Capi- 
tule eust  esté  aussy  bien  prins  que  la  cité  de 
Romme.  Pourtant,  dit  Salluste,  Romain,  en 
son  histoire,  que  quant  les  Romains  faisoient 
la  guerre  contre  les  Françoys,  ilz  combatoient 
seulement  pour  leur  salut,  mais,  contre  les 
aultres  nations,  pour  la  gloire.  Or  maintenant, 
n'aquerrés  poinct  honte  ny  reproche,  veu  que 
vos  majeurs  se  sont  trouvés  en  semblable  et 
plus  grant  note. 

—  Certes,  dict  le  noble  Bayard,  seigneur  et 
noble  des  Romains  Colone,  devés  louer  Dieu 
de  ce  que  estes  tombé  entre  les  mains  des 
vrays  et  légitimes  Françoys,  qui  sont  mes- 
sieurs mes  frères  et  amys  qui  sont  icy  pré- 
sens, lesquelz  vous  feron'  meilleur  compaignie 
que  n'eussent  faict  Basques,  Biernoys  ou 
Gascons. 


BAYARD  167 

—  Certes,  dict  le  seigneur  Prospert,  vous 
dictes  vray,  seigneur  Bayard,  et  sera  cause  de 
veoir  France,  de  laquelle  j'ay  ouy  tant  parler 
aultrefoys. 

Alors  prindrent  le  chemin  de  Suze  et  Pié- 
mond,  et  fut  le  seigneur  Prospert  Colone 
mené  en  France,  lequel,  quelque  temps  après, 
fut  mys  à  rançon  pour  contenter  les  capitaines 
qui  l'avoient  prins,  dont  fut  mal  considéré  par 
les  Françoys  de  si  tost  le  laisser  aller,  car, 
despuis,  a  moult  cousté  en  France,  et  luy  seul 
a  esté  cause  de  la  perte  de  Milan  et  de  plu- 
sieurs bons  et  légitimes  Françoys,  la  ruine. 


^  Comment  le  roy  Françoys  passa  les 
mons,  là  où  le  noble  Bayard  fut  tous] ours 
des  premiers.  Chapitre  deuziesme. 

QUANT  les  quatre  capitaines  eurent  passé 
les  mons,  le  roy,  avec  toute  son  armée, 
passa  par  ung  passaige  où  n'avoit  jamais  passé 
armée,  et  fit  tant  par  ses  journées,  qu'il  vint 
à  Versel,  là  où  monseigneur  le  duc  de  Lor- 
raine, qui  estoit  allé  donner  ordre  en  ses  pays, 
vint  le  trouver. 

Le  roy  partit  de  Versel  et  marcha  droit  le 
chemin  vers  Milan.  Alors,  le  cardinal  de  Syon 
Valeisien,  avecques  dix  mille  Souysses  estoit  à 
Milan,  lequel,  par  cautelle  non  penine,  mais 
rouge  et  sanguinolente,  fist  semblant  vouloir 
avoir  appoinctement  avecques  le  ro5^  et  dissi- 
mula long  temps.  Et  fust  porté  l'argent  par 
monsieur  de  Laultret  jusques  à  une  place  dicte 
Galeras.  Et  demeura  ledit  seigneur  de  Laultret 
plusieurs  jours  avecques  eulx,  lequel  ne  pen- 
soit  pas  à  la  malice  des  Souysses. 


BAYARD  169 

Durant  ce  temps  que  les  Souysses  parlemen- 
toient  avecques  les  gens  du  roy,  ung  soir,  ainsi 
que  le  roy  souppoit  et  tous  les  princes,  sorti- 
rent les  vSouysses  de  Milan,  avecques  peu  de 
gens  de  cheval  niilanoys,  et  rudement  et  par 
amblée  cuydant  surprendre  les  Françoys 
comme  avoit  esté  surpris  le  seigneur  Prosper 
Colone,  vindrent  ruer  sur  les  Françoys.  Mais 
le  guet  de  l'avant-garde,  laquelle  menoit  le 
seigneur  Charles  de  Bourbon,  entendit  le 
bruyt  des  Souysses,  si  cria  alarme,  et  vint 
alarme  de  main  en  main  jusques  au  roy  qui 
estoit  sur  la  fin  de  son  soupper,  lequel  soub- 
dainement  monta  à  cheval. 

Monsieur  le  duc  de  Lorraine,  lequel  se  vou- 
loit  boutter  à  table  pour  soupper,  entendit  le 
cry  et  alarme.  Si  monta  à  cheval  sans  soupper, 
et  nous  aussi,  après  luy.  Car  il  n'estoit  plus 
temps  de  soupper,  et  falloit  penser  ailleurs. 

Or  fust  toute  l'armée  en  armes,  et  fut  la 
bataille  moult  fière  jusques  à  la  nuyt.  Là,  on 
ne  vSçavoit  lesquelz  avoient  du  pire.  Si  vint  le 
roy  à  la  bataille,  là  oiï  se  monstra  prince  hardy 
et    chevaleureulx.    Monseigneur   de    Lorraine 


lyO  BAYARD 

entra  dedans  la  bataille,  si  combatist  moult 
vertueusement,  et  luy  fut  tué  son  cheval 
desoubz  luy.  Mais  le  capitaine  de  sa  garde 
Jacob  de  Germiny  incontinant  fust  près,  si  luy 
en  bailla  uug  aultre.  Et  monta  dessus  incon- 
tinant ledict  seigneur.  Quand  fut  à  cheval, 
ung  aultre  avanturier  si  le  congneust,  si  luy 
dict  : 

—  Monseigneur  de  Lorraine,  couraige,  tout 
est  à  nous  ! 

Et,  en  disant  ce  mot,  voulust  frapper  mon- 
seigneur de  Lorraine.  Et  ce  voyant  le  coupt, 
ledict  Jacob  de  Germini  luy  bailla  par  derrière 
ung  coupt  de  lance,  si  le  getta  mort  par  terre. 

Le  seigneur  de  Bayard,  lequel  estoit  lieute- 
nant de  monseigneur  de  Lorrayne,  voyant 
ledit  seigneur  en  la  presse  au  milieu  des  Souys- 
ses  en  moult  grant  dangier,  si  marcha  vers 
luy,  criant  à  haulte  voix  : 

—  Souysses  traistres  et  villains  mauldis, 
retournés  manger  du  fromaige  en  vos  montai- 
gnes,  si  pouvés  ;  mais  je  vous  prometz  que  à 
ceste  heure  n'aurés  loisir.  Criés  mercy  à  ceste 
heure  à  Dieu  de  vostre  traison,  car  demain  ne 


BAYARD  171 

sera  temps,  et  en  enfert  n'y  a  aulcune  re mis- 
sion ny  repentance 

Alors  frappa  sur  Souysses  à  tort  et  à  travers, 
à  dextre  et  à  senestre,  devant  et  puis  derrière  ; 
et  sembloit  que  son  cheval  fust  celluy  qui 
servoit  par  enchanterie  à  Clamades  ou  à 
Pacoulet,  ou  bien  que  il  volast  en  l'air  au 
trosne  Dédalus.  Si  fist  tant  par  son  hardiesse 
qu'il  n'y  avoit  Souysse  qui  l'osast  aborder, 
mais  tous  le  fouyent  comme  s'il  eust  esté  ung 
aultre  Ciron  centaure,  ou  Hercules  de  lyybie. 
Et  tant  fist  par  sa  prouesse  que  celle  bande  de 
Souysses  délaissèrent  les  I^orrains  et  Françoys 
qui  suyvoient  monseigneur  de  Lorraine  et 
Bayard  ;  et  combatist  Bayard  sans  estre  blecé 
ne  luy,  ne  son  cheval,  que  resembloit  estre 
chose  miraculeuse,  veu  la  presse  où  il  estoit 
jusques  à  la  nuyt. 

Quant  Phébus  eust  perdu  ses  raictz  sur  terre 
et  pris  les  angles  de  la  terre,  et  que  l'ung  ne 
pouvoit  veoir  l'aultre,  tant  par  l'obscurité  de 
la  nuyt  que  pour  la  pouldre  qu'il  faisoit,  s  de- 
meurarent  les  Françoys  sur  terre  d'ung  cousté, 
et  les  Souysses  sur  l'aultre  part,  toute  la  nuyt. 


172  BAYARD 

Ce  soir,  fut  monsieur  de  Guyse,  frère  de 
monseigneur  de  Lorraine,  qui  estoit  capitaine 
général  au  lieu  de  monseigneur  son  oncle,  le 
noble  duc  de  Gueldres  qui  s'en  estoit  retourné 
en  Gueldres  troys  jours  devant,  cuydant  que 
les  Souysses  fissent  appoinctement  avecques 
le  roy,  ledict  seigneur  de  Guyse  fust  abattu 
par  ces  Souysses  et  eust  ung  coupt  de  picque 
au  dessus  de  la  cuysse,  dont  entra  l'arnoys 
troys  doictz  dedans,  et  fust  abattu  comme 
mort.  Mais  un  Aleman,  taborin  de  monsei- 
gneur de  lyorraine  le  congneut,  si  le  dict  à  ses 
compaignons,  et  le  levèrent,  et  fust  mis  sur 
ung  cheval  et  mené  à  la  tente  de  monseigneur 
de  lyorraine,  là  oti  je  le  litz  abiller,  et  puys 
dormist  deulx  heures  et  puys  monta  à  cheval, 
si  vint,  bien  en  poinct  devant  jour  de  matin 
vers  son  frère. 

Quand  fust  Phébus  revenu  et  que  le  jour 
apparut,  si  commença  Bayard  aller  tousjours 
à  l'entour  des  Souysses.  Si  disoit  assés  bas  à 
ses  gens  : 

—  Amys,  il  faut  frapper  et  esveiller  les 
Som^sses  ;  ils  dorment  trop  :  reveillons-les  à  ce 
copt  ils  sont  defïaictz  du  tout. 


BAYARD  173 

Et  s'en  vint  Bayard  au  maistre  de  l'artille- 
rie, si  luy  dict  : 

—  Monsieur,  il  fault  donner  sur  ce  cartier 
là  sus  la  main  dextre,  là  où  voyés  celle 
enseigne.  lyà  est  la  plus  grosse  flotte  des 
Souysses  ;  mais,  je  vous  prie,  tirés  sept  ou 
huict  pièces  tout  ensemble  pour  mieulx  les 
reveiller,  car  ilz  ont  trop  dorm3^ 

A  ces  parolles,  le  maistre  de  l'artillerie  fist 
charger  huict  pièces  grosses  et  toutes,  l'une 
après  l'aultre,  deschargea  sur  Souysses,  et 
firent  ung  chemin  si  graut  que  on  eust  veu 
Souysses  en  l'air  comme  pouldre.  Et  fut  faict 
si  gros  murtre  que  les  Souysses  laissèrent  tout 
ce  cousté,  et  commença  la  bataille  plus  grosse 
qu'elle  n'avoit  esté  le  soir.  Et  dura  icelle 
bataille  que  Ton  ne  sçavoit  qui  avoit  du  meil- 
leur jusques  à  dix  heures.  Et,  ainsi  que  Souys- 
ses commencèrent  à  fouyr,  arriva  le  seigneur 
Bartholomé  Dalviano  avecques  sept  mille 
hommes  de  pied  que  l'on  dict  l'enfanterie..  et 
cinq  cens  hommes  d'armes  lesquelz  nous 
eussent  bien  servy  si  fussent  venus  deulx  ou 
troys  heures  plutost.  Et  fut  moult  desplaisant 
le  seigneur  Bartholomé  qu'il  n'estoit  venu  de 


174  BAYARD 

meilleure  heure,  car  il  estoit  seigneur  de  moult 
grant  couraige  et  hardy  en  guerre.  Si  frappa 
sur  la  queue  des  ennemys  et  en  def  fit  plusieurs 
à  la  fuyte,  et  en  chassant,  fut  tué  le  filz  du 
conte  Petillano,  qui  ne  fouyt  pas  ny  délaissa 
le  seigneur  Bartholomé  Dalviano,  comme  fist 
son  père  à  la  journée  de  Pandin,  laquelle  eust 
le  roy  Loys  contre  les  Véniciens. 

Et  demeura  troys  ou  quatre  jours  à  Sainct 
Don,  là  où  monseigneur  de  I^orraine  donna 
l'ordre  de  chevalerie  à  la  pluspart  de  ses  gen- 
tilzhommes,  et,  en  luy  souvenant  que  avoye  à 
luy  desdié  ung  livre  nommé  l'ordre  de  Cheva- 
lerie, volust,  à  moy  indigne,  donner  le  pre- 
mier le  dit  ordre. 


^  Comment  le  très  chrestien  roy  Françoys 
premier  de  ce  nom  volust  estre  créé  cheva- 
lier par  les  mains  du  noble  capitaine 
Bayard.  Chapitre  troisiesme. 


Au  dict  campt  de  Sainct  Don,  près  Milan, 
séjourna  le  roy  aulcuns  jours.  Si  voulust 
faire  et  créer  les  chevaliers  qui  luy  avoient 
servy  en  ceste  bataille.  Et  pource  qu'il  appar- 
tient par  l'ordre  de  chevalerie  au  seul  chevalier 
créer  et  faire  ung  aultre  chevalier,  le  roy, 
avant  de  créer  les  chevaliers,  appela  le  noble 
chevalier  Bayard,  si  luy  dist  : 

—  Bayard  mon  amy,  je  veulx  que  au  jour- 
dhuy  soye  faict  chevalier  par  voz  mains  parce- 


1 76  BAYARD 

que  le  chevalier  qui  a  combatu  à  pied  et  à 
cheval  en  plusieurs  batailles  entre  tous  aultres 
est  tenu  et  réputé  le  plus  digne  chevalier.  Or 
est  ainsi  que  vous,  qui  avés  vertueusement, 
en  plusieurs  ro  y  animes  et  provinces  et  en 
plusieurs  batailles  et  conquestes  vertueusement 
combatu  contre  plusieurs  nations,  comme 
Espaignolz  au  réanime  de  Naples,  en  Italie,  à 
Bresse,  à  Pandin,  à  Ravenne.  Je  délaisse  la 
France  où  l'on  vous  congnoit  assés. 

Aux  parolles  du  roy,  respond  Bayard  : 

—  Sire,  celluy  qu'est  couronné,  sacré  et 
oing  de  l'uyle,  envo^^é  du  ciel  et  est  roy  d'ung 
si  noble  réaulme,  le  premier  filz  de  l'esglise, 
est  chevalier  sur  tous  aultres  chevaliers. 

Si  dist  le  roy  : 

—  Bayard,  despeschés  vous.  Il  ne  fault  icy 
alléguer  ne  loj^x  ni  canons  soient  d'assier,  de 
cuyvre  ou  de  fer.  Faictes  mon  vouloir  et  com- 
mandement, si  voulés  estre  du  nombre  de  mes 
bons  serviteurs  et  subjectz. 

—  Certes,  respond  Bayard,  sire,  si  ce  n'est 
assés  d'une  foys,  je  le  feray  sans  nombre  pour 
accomplir,  mo}^  indigne,  vostre  vouloir  et 
commandement. 


BAYARD  177 

Alors  prins  son  espée  Bavard  et  dict  : 

—  Sire,  aultant  vaille  que  si  estoit  Roland 
ou  Olivier,  Godefroy  ou  Baudoin  son  frère. 
Certes,  vous  estes  le  premier  prince  que  onc- 
ques  fist  chevalier.  Dieu  veuille  que  en  guerre 
ne  prenés  la  fuyte. 

Et  puys  après  par  manière  de  jeu,  si  cria 
haultement,  l'espée  en  la  main  dextre  : 

—  Tu  es  bien  heureuse  d'avoir  au  jourd'huy 
à  ung  si  beau  et  puissant  roy  donné  l'ordre 
de  chevalerie.  Certes,  ma  bonne  espée,  vous 
serés  moult  bien  comme  reliques  gardée  et  sur 
toutes  aultres  honnorée,  et  ne  vous  porteray 
jamais,  si  ce  n'est  contre  Turcz,  Sarrazins  ou 
Mores. 

Et  puys  fist  deulx  saults  et  après,  remist  au 
foureau  son  espée. 

Au  partir  du  campt  Sainct  Don,  print  le 
roy  son  chemin  vers  Pavye,  là  où  il  demeura 
bien  quinze  jours,  jusques  le  seigneur  Maximi- 
lian  rendit  le  chasteau  au  roy.  Alors  s'en  alla 
à  Milan  le  roy  et  demeura  tout  le  gros  de 
l'y  ver  et  puys  s'en  retourna  en  France,  et  vint 
à  Lyon,  Et  là   print   congié   monseigneur  de 

BAYARD  12 


178  BAYARD 

Lorraine  du  roy  et  nous  ratournasmes  en 
Lorraine.  Et  despuys,  monseigneur  de  Lor- 
raine a  demeuré  en  son  pays  crainct  et  aymé 
de  tout  son  peuple. 


^  Comment  le  noble  Bayard  tint  et  def- 
jendit  la  ville  de  Mézières  contre  toute  la 
puyssance  de  l'empereur  Charles  d'Autri- 
che, roy  des  Espaignolz. 

Chapitre  quatriesme. 

EN  l'an  mil  cinq  cens  vingt  ou  environ,  aul 
cune  controversie  fust  entre  le  très  chres- 
tien  roy  de  France  et  Charles  d'Autriche,  esleu 
empereur  roy  de  Castille,  à  cause,  comme  les 
impérialistes  dient,  de  messire  Robert  de  la 
Marche,  qui  premièrement  avoit  délaissé  le 
service  du  roy  et  puis  print  celluy  du  dict 
empereur,  et  de  rechief  délaissa  l'empereur  et 
revint  devers  le  roy. 

Durant  ce  temps,  ledict  Robert  de  la  Mar- 
che, seigneur  de  Sedan,  fist  plusieurs  courses 
au  pays  de  l/ucembourg  et  sur  les  terres  de 
l'empereur.  Et  pource  que  le  dit  seigneur  de 
Sedan  pour  lors  estoit  retourné  au  service  du 
roy,  l'empereur  pensoit  que  ce  fust  par  le  con- 


l8o  BAYARD 

sentement  du  roy,  laquelle  chose  les  Françoys 
desnient  totalement,  et  n'est  vray  semblable , 
car  ce  que  fist  le  seigneur  de  Sedan  estoit  non 
contre  l'empereur,  ce  disoit-il,  mais  contre  le 
seigneur  Demeri,  lequel  luy  détenoit  aulcunes 
places,  dont,  comme  disoit,  l'empereur  ne  luy 
avoit  volu  administrer  justice.  Qui  fust  la 
cause  qu'il  délaissa  son  service  et  revint  au 
service  du  roy. 

A  ceste  cause  fust  esmeu  l'empereur  et  fist 
lever  une  moult  grosse  armée.  Et  d'icelle  fust 
chief  messire  Francisque  de  Sitkingem  qui 
aultrefoys  avoit  faict  la  guerre  contre  la  cité 
de  Volme,  en  Alemaigne  ;  en  despit  de  l'em- 
pereur Maximilien  et  après  fist  la  guerre 
contre  le  duc  de  Lorraine,  et  ung  temps  après 
rançonna  la  cité  de  Metz  de  vingt  cinq  mille 
florins  d'or  et  leur  brusla  plusieurs  villages. 
Ce  Francisque  estoit  ung  vray  pirate  de  terre 
et  vray  tirant. 

Ce  Francisque  de  Sitkingem  avoit  prins 
guaiges,  et  s'estoit,  deulx  ans  devant,  faict 
pensionayre  du  roy  de  France.  Néantmoins,  ne 
laissa   à  prendre   charge   pour  l'empereur,  et 


BAVARD  l8l 

leva  bien  de  .xx.  à  .xxa.  mille  ou  environ 
hommes  d'armes,  que  le  seigneur  de  Nansot 
conduisoit,  et  aulcuns  Namurroys  et  Hen- 
nuyers  vindrent  bouter  le  siège  devant  une 
place  forte  dicte  Moson,  laquelle  estoit  gardée 
par  ung  noble  et  prudent  seigneur,  monsieui 
de  Monmort,  qui  est  frère  de  monsieur  de 
Genlis  en  Picardie. 

Mais  ledict  capitaine  seigneur  de  Monmort 
entretint  les  ennemys  par  aulcuns  jours  et 
entre  temps,  advertit  le  roy  comme  il  n'avoit 
pas  assés  vituaille  dedans  Moson,  qu'il  luy 
pleust  luy  commander  qu'il  vouloist  qu'il  fist. 
Le  roy  si  luy  manda  que  s'il  veoit  qu'il  n'eust 
vivres  assés  ny  gens  aussi,  qu'il  rendist  la 
place  avecques  la  meilleure  composition  qu'il 
luy  seroit  possible.  Laquelle  chose  il  fist. 

Et,  durant  le  temps  qu'il  parlementoit 
avecques  le  seigneur  Francisque  et  le  comte 
Nansot,  le  roy  envoya  le  noble  Bayard  à 
Mesières  et  force  vituaille  avecques  luy.  Et 
vint  le  noble  Bayard  à  Mesières,  Si  trouva  la 
ville  moult  foible  et  batable.  Si  fist  une  mer- 
veilleuse diligence  de  remparer  les  murs  de  la 


l82  BAYARD 

ville,  et,  pour  donner  couraige  aulx  massons 
et  pionniers,  charpentiers,  guaignedeniers, 
portefays,  luy-mesmes  et  tous  ses  gentilz- 
hommes  ordinairement  portoient  à  l'une  des 
foys,  de  terre,  à  l'aultre  foys,  de  pierre.  Et  là, 
monstra  qu'il  avoit  à  bon  droict  le  nom 
Terrail.  C'est  à  cultiver  et  terre  gouverner. 

Quant  les  avanturiers  et  gens  de  pied  virent 
le  seigneur  Bayard  leur  capitaine  et  ses  gen- 
tilzhommes  ainsi  pourter  terre  et  pierres  sur 
leurs  dos,  si  prindrent  à  grant  cueur,  et  des- 
puys  le  matin  jusques  au  seoir,  et  la  pluspart 
de  la  nuyt,  si  merveilleusement  travaillèrent 
que  en  peu  de  jours  tous  les  rampars  furent 
faictz,  tant  de  pierre  que  de  terre. 

Bientost  après.  Francisque  et  le  conte  de 
Nansot  vindrent  bouter  le  siège  devant  Mesiè- 
res.  Après  la  composition  faicte  à  Moson  avec- 
ques  le  seigneur  de  Monmort,  si  assiégèrent 
Mesières  de  toutes  pars  et  batoient  les  murs 
merveilleusement  ;  mais  ce  qu'ilz  abatoient  le 
jour,  le  noble  Bayard  ramparoit  de  nuyt,  et 
pource  que  le  seigneur  et  vaillant  Bayard  print 
la  charge  de  Mesières,  plusieurs  gros  seigneurs 


BAYARI)  l83 

dt  France  suyvirent  le  seigneur  Bayard,  com- 
me monsieur  de  Mommorancy,  monsieur  de 
Montmoreau  et  plusieurs  aultres. 

Quant  le  siège  eust  demeuré  environ  quinze 
jours,  le  seigneur  Francisque  si  envoya  un 
herault  au  seigneur  Bayard,  assavoir  mont  s'il 
estoit  deslibéré  de  soy  delïendre  ou  vrayement 
se  rendre  par  bonne  composition.  Et  qu'il 
seroit  desplaisant  pour  les  grans  bien  qu'il 
avoit  tousjours  ouy  dire  de  luy  qu'il  fust  prins 
ou  qu'il  mourust  pour  la  defïence  d'une  si 
foible  et  debille  place  laquelle  n'estoit  à  tenir 
à  homme  d'esperit  ny  saige  comme  on  peut 
veoir  appertement. 

«  Et  oultre  plus,  sçavés  que  le  chasteau  et 
ville  de  Moson  estoit  sans  comparaison  plus 
fortz  de  meurs  et  situation  de  lieu  et  de  gens, 
aussi  avecques  prudent  et  saige  capitaine,  que 
Mesières  qui  ne  peult  tenir  devant  si  forte  et 
grosse  armée  que  celle  de  l'empereur.  » 

Et  que  tout  le  regret  qu'il  avoit,  c'estoit  que 
le  seigneur  de  Bayard  qui  tant  est  renommé 
par  le  monde  print  honte  et  deshonneur  par 
tropt  grande  témérité  et  oultrecuydauce. 


184  BAYARD 

A  ces  parolles  de  Francisque  de  Sitkingem 
respond  par  lettres  le  noble  Bavard,  disant  : 

Seigneur  Francisque, 

J'ay  entendu  ce  que  m'avez  mandé  par  le 
vostre  hérault  d'armes,  A  vostre  demande,  par 
droict  n'avoir  pas  de  responce.  Néantmoins, 
ajjin  que  vous  congnoissés  que  Bayard  de 
France  ne  crainct  Rossin  ny  grosse  panse  d'A- 
lemaigne,  vous  respons  à  ce  que,  par  hérault, 
m'avés  mandé,  c'est  que  la  ville  de  Mesières 
n'estoit  pas  forte  ny  deffensable.  A  ce,  je  respons 
que,  avant  mon  advenement,  n'estoit  pas  grant 
chose  ;  mais,  à  ceste  heure,  à  cause  des  vaillans 
et  bons  gendarmes  et  nobles  seigneurs  qui  sont 
dedans,  aymans  plus  honneur  que  vie,  biens  ny 
chevance,  la  tenons  imprenable,  et  fussent  les 
>iiurailles  rués  par  terre.  Et,  à  ce  que  rescripvés 
de  Moson,  si  le  capitaine  de  Moson  eust  esté 
si  tost  adverty  que  nous  de  vostre  entreprinse, 
n'eussiez  pas  eust  la  peine  de  venir  devant 
Mesières.  Or,  pleust  à  Dieu  que  Bayard  avec- 
ques  mes  compaignons  et  nostre  moniiion  eus- 
sions   esté  à  Moson   à  vostre  venue,  car   vous 


BAYARD  l85 

fussiés  retourner  pillioter  bien  tost  vos  voisins 
en  Alemaigne.  Et  congnoys  bien,  seigneur 
Francisque,  que  n'avés  guière  hanté  la  France, 
et  que  avés  trop  longuement  hantés  les  poiles 
d' Alemaigne,  et  cuydés  que  Bayard  soit  quelque 
boutefeu  de  villaige,  comme  avés  de  coustume 
en  Alemaigne.  Or,  Francisque,  f aides  du  pys 
que  vous  pour r es  et  ne  dormes  guière  la  nuyt, 
car  je  vous  prometz  que  Bayard  souvent  vous 
resveillera  et  vous  gardera  de  vous  reposer  et 
vostre  plaisir  prendre. 

Quant  Francisque  de  Sitkingem  eust  receu 
les  lettres  de  Bayard,  si  fut  quasi  hors  du 
sens.  Si  dict  : 

—  Certes,  je  n'eusse  à  pièce  pensé  que 
Bayard  eust  si  rudement  et  hardiement  res- 
pondu,  veu  la  nécessité  où  il  est,  et  en  ung  lieu 
qui  n'est  pas  à  defifendre  à  homme  du  monde, 

—  Certes,  seigneur  Francisque,  respondit 
ung  conte  Aleman,  vous  ne  congnoissés  pas  le 
capitaine  Bayard.  Et  ne  pensés  pas  l'endormir 
par  parolles  ;  il  a  couru  par  tous  les  royaul- 
mes  chrestiens,  et  ne  trouva  oncques  homme 


l86  BAYARD 

à  qui  il  aye  desnié  combast,  soit  Cycilieu, 
Italien,  Espaignol,  ny  aultre,  de  quelle  région 
que  il  fust,  et  fussent  Angloys,  Flamans,  En- 
nuyers,  Brebansons,  Escoussoys,  ou  Dannoys, 
et  Souysses.  Je  vous  asseure,  seigneur  Francis- 
que, que  jamais  n'aurés  Mesières,  tant  que  le 
capitaine  Bayard  vive.  Et  attendes  la  mort  de 
Bayard  avant  la  prinse  de  Mesières.  Car,  tant 
qu'il  sera  en  vie,  n'y  a  Françoys  avecques 
luy  qui  n'aye  le  cueur  semblable  à  luy,  et  qui 
plutost  n'eslise  à  mourir  que  faire  contre  le 
vouloir  de  Bayard.  Et  tous  ceulx  qui  sont 
dedans  Mesières  sont  tous  Bayardz,  tant  que 
le  noble  Bayard  sera  en  vie. 

Quant  le  seigneur  Francisque  entendit  ainsi 
le  conte  parler,  si  fust  moult  esbay  et  pour- 
pensa  par  plusieurs  moyens  faire  cautelleuse- 
ment  tuer  le  noble  Bayard.  A  l'une  des  foys, 
luy  mandoit  de  combattre  six  Françoys  contre 
six  des  siens  en  leur  présence  ;  à  l' aultre  foys, 
vouloit  parler  à  Bayard  ;  mais  Bayard,  qui 
ne  pensoit  à  aultre  chose  que  à  garder  Mesiè- 
res, vouloist  tout,  fors  que  sortir  de  la  ville, 
et  envoya  plusieurs  foys  de  ses  gens  à  l'escar- 


B A YARD  187 

mouche  contre  les  ennerays,  et  leur  présenter 
combat.  Mais  Francisque  ne  demandoit  que 
par  cautelle  decepvoir  Bayard  ;  mais  le  noble 
Bayard  congnoissant  la  malice  et  tyrannys  de 
Francisque,  qui  n'avoit  de  coustume  que  de 
robber,  piller  et  surprendre  les  gens,  et  homme 
sans  conscience  qui  toute  sa  vie  n'avoit  faict 
guerre  que  à  faulx  tiltre  et  faulce  querelle,  ne 
tenoit  conte  de  ses  parolles,  dont  Francisque 
estoit  moult  esba3%  et  disoit  qu'il  n'avoit 
oncques  homme  trouvé  si  cault  que  Bayard,  et, 
s'il  estoit  tel  en  armes  que  en  cautelle,  oncques 
ne  fust  son  semblable. 

Quand  le  siège  eust  demeuré  long  temps 
devant  Mesières,  et  que  Francisque  vit  qu'il 
ne  proffitoit  riens,  et  que  oncques,  de  peur 
qu'il  avoit  de  Bayard,  n'osa  donner  ung 
assault  à  Mesières,  non  obstant  que  les  bres- 
ches  fussent  grandes,  si  délibéra  lever  le  siège 
de  devant  Mesières.  Si  print  chemin  vers  la 
Picardie,  tyrant  le  chemin  de  Guyse,  et  bouta 
le  feu  par  toutes  les  villes  et  villaiges  qu'il 
pouvoit  prendre,  sans  prendre  à  mercy,  boutoit 
hommes,  femmes  et  petits  enfans  au  feu  et  à 


l88  BAYARD 

l'espée,  sans  prendre  à  mercy  créature  du 
monde.  Qui  fust  cause  que  les  Françoys  après 
boutèrent  le  feu  par  tout  Hénault  et  tout  au- 
tour de  Valencienne. 


W  Comment  le  noble  chevalier  Bayard 
laissa  Mesières  et  vint  devers  le  roy  et  fust 
faict  chevalier  de  l'ordre.  Chapitre  .v 

APRÈS  que  les  Alemans  eurent  levé  le  siège 
de  devant  Mesières,  le  noble  Bayard 
bouta  garnison  pour  garder  la  ville,  et  vint 
devant  Moson  qui,  incontinant,  se  rendit  au 
roy  sans  aulcune  résistance  Après,  print  che- 
min Bayard  devers  le  roy  lequel  fust  moult 
bien  receu  du  roy  et  de  toute  la  court.  Et 
luy  donna  à  celle  heure  le  roy  cent  hommes 
d'armes  en  chief,  car  par  avant,  estoit  lieute- 
nant de  la  compaignie  de  monseigneur  de 
L/Orraine.  Et  fist  lieutenant  de  monseigneur 
de   Lorraine   le    capitaine    Pierrepon    qui  est 


I go  BAYARD 

homme  saige,  prudent  et  vaillant  de  sa  per- 
sonne, qui  par  avant  estoit  lieutenant  de  la 
compaiguie  de  monseigneur  de  Lorraine  soubz 
le  capitaine  Bayard.  Le  roy,  après  qu'il  eust 
donné  cent  hommes  d'armes  à  monsieur  de 
Bayard,  oultre  plus,  luy  donna,  en  signe  de 
mémoire  des  nobles  gestes  qu'il  avoit  faictz, 
l'ordre  de  chevalerie  de  monseigneur  Sainct 
Michiel,  car  les  roy  s  de  France  font  les  che- 
valiers au  nom  de  Sainct  Michiel,  comme  les 
ducz  de  Lorraine  au  nom  de  Sainct  George. 
Et  portent  les  chevaliers  de  l'ordre  du  roy  les 
coquilles  sainct  Michiel  aulx  cohers,  semées 
comme  ceulx  de  Flandres,  la  toyson  d'or  de 
Jason. 


^  Comment  le  noble  Bayard  just  avec  le 
roy  toiisjours  en  Picardie.       Chapitre  .vi 

APRÈS  que  le  noble  Bayard  fust  sorti  de 
Mesières  et  eust  parlé  au  roy  et  receu 
l'ordre  de  Sainct  Michiel,  le  roy,  avec  toute 
son  armée,  laquelle  estoit  moult  belle  et  grosse, 
vint  en  Picardie  contre  ses  ennemys  ;  mais 
Francisque  et  le  conte  de  Nansot  avec  leurs 
lansquenetz  et  Namuroys  et  Hennuyers  tous- 
jours  s'esloignoient  du  roy,  et  le  roy  les  suy- 
voit  tous  jours. 

Le  Roy,  avecques  toute  sa  gendarmerie, 
passa  une  rivière  fort  estroicte,  mais  moult 
profunde,  et  fist  faire  ung  petit  pont  de 
bateaulx,  là  oti  passèrent  tous  en  armes,  et 
allèrent  bien  deulx  lieues  oultre  la  rivière.  Et 
estoit  Bayard  tousjours  des  premiers,  lequel 
courust  jusques  près  de  Valencienne.  Et  s'il 
eust  esté  suyvi,  le  roy,  comme  l'on  disoit,  eust 
prins  Valencienne.  Mais,  à  l'apétit  d'aulcuns, 
print  aultre  chemin  et  les  ennemys  s'en  aile- 


ïg2  BAYARD 

îent  par  aultre  part,  tousjours  boutant  le  feu 
af fin  qu'ilz  ne  fussent  suyvis  par  les  Françoys. 

Ceux  de  Valencienne,  quand  sceurent  que  le 
loy  estoit  si  près,  furent  fort  esbays  et  pource 
que  Bayard  couroit  jusques  auprès,  cuj'^doient 
estre  prins  et  destruitz,  et  s'il  eust  esté  suyvy 
n'eust  arresté  la  ville  contre  les  Françoys.  Si 
lust  alors  Bayard  moult  extimé  sur  tous  aul- 
tres.  Et  estoit  le  bruyt  au  campt  du  roy  que 
si  Bayard  eust  esté  creu,  les  Françoys  eussent 
prins  sans  grande  résistance  Valencienne,  dont 
aulcuns  capitaines,  desplaisans  de  ce  que 
Bayard  estoit  ainsi  aimé  et  loué  d'ung  chescun, 
et  que  l'on  disoit  plus  de  bien  de  Bayard  que 
des  aultres,  des  lors  conceurent  contre  Bayard 
grosse  rancune.  Et  despuys  eust  les  longs 
voyages,  non  obstant  ce  que  le  roy  l'aimoit 
moult  fort  sur  tous  aultres,  comme  bien  il 
raeritoit. 

Quant  le  roy  veist  que  les  ennemys  avoient 
prins  la  fuyte  et  avoient  bruslé  plusieurs  vil- 
laiges,  proposa  s'en  retourner  en  France  et 
délaissa  son  armée  dernierée,  laquelle  brusla 
plusieurs  villaiges  en  Hénault  pource  que  les 


BA.YARD  193 

Hennuyers  avoieut  bruslé  et  guasté,  tués  et 
occis  hommes,  femmes,  enfans,  et  bruslé  les 
villaiges  sur  les  Françoys.  Et  ne  demeu- 
rèrent pas  impugnis,  car  beaucopt  plus  en 
bruslarent  les  Françoys  sur  eulx.  Vray  est 
qu'ils  n'estoient  pas  si  cruelz  au  populaire.  A 
ceste  foys  fust  prins  Hedin  et  la  ville  destruicte 
par  les  Françoys. 

De  ceste  guerre,  je  me  despor''e,  car  les 
Françoys  ne  sceurenL  pas  à  ceste  foys  user  de 
leur  victoyre,  ny  icelle  poursuyvre,  à  cause  de 
plusieurs  oppinions  humaines. 

De  plusieurs  batailles  despuis  faictes  où  fust 
le  noble  Bayard,  je  m'en  desporte,  car  despuys 
la  chasse  des  Ennuyers  et  Brebansons,  le 
noble  Bayard  n'eust  grant  charge  ny  crédit. 
Et  despuys  ne  fust  chief  en  aulcun  lieu  de 
guerre,  dont  a  esté  gros  dommaige  à  plusieurs 
qui  encore  s'en  sentent  et  les  leurs  aussi.  Car 
mieulx  vault  armée  de  cerf  gouvernée  par 
ung  lyon  que  armée  de  lyons  gouvernée  par 
ung  cerf. 


BAYARD  15 


^  De  la  mort  du  noble  chevalier  Bayard. 

Chapitre  .vii, 


AULX  livres  cy  devant  declairés,  avons 
descript  les  gestes  principalles  du  noble 
chevalier  Bayard,  et  ay  délaissé  plusieurs 
nobles  gestes  d'icelluy  pource  que  n'ay  eu 
congnoissance  d'icelles,  délaissant  aulx  aultres 
qui  viendront  après  nous  matières  de  amplir 
et  parfaire  ce  de  quoy  n'avons  eu  congnois- 
sance. Car  il  est  facille  d'adjouster  aux  choses 
commancées. 

Quant  à  la  mort  du  noble  Bayard  en  escrip- 
ray  assés  legièrement,  pource  que  de  tristesse 
et  de  choses  dolentes  on  ne  peult  escrire  chose 
plaisante  à  lire,  non  obstant  ce  que  la  mort 
des  justes  soit  meilleure  sans  comparaison  que 
ceste  vie  transitoire. 


BAYARD  195 

Or,  pour  venir  à  icelle,  dirons  que  l'an  de 
grâce  mil  cinq  cens  vingt  et  quatre,  le  tres- 
chrestien  roy  Franço^^s  volut  recouvrer  sa 
duché  de  Milan.  Si  envoya  une  grosse  armée 
de  la  les  mons  et  fist  chief  d'icelle  monsieur 
l'admirai  de  France,  lequel  estoit  de  ceulx  de 
Boisy.  Si  luy  donna  toute  puissance  comme  à 
luy  s'il  y  eust  esté  en  personne. 

IvCsFrançoysvindrent  jusquesprès  de  Milan. 
I^a  cité  se  fust rendue,  mais,  par  aulcun  conseil, 
les  Françoys  laissèrent  la  ville  et  se  tindrent 
longtemps  à  Biegras. 

Le  roy  alors  estoit  à  Lyon,  et  ung  soir, 
monsieur  de  Vauldemond,  frère  de  monseigneur 
de  Lorraine,  estoit  avecques  le  roy.  Si  luy  dist 
le  roy  : 

—  Si  voliés  estre  à  la  bataille,  fauldroit 
partir  bien  tost. 

Si  pensant  monseigneur  de  Vauldemont, 
lequel  est  prince  jeune,  plain  de  feu  et  coura- 
geulx,  aux  parolles  du  roy,  si  desliberast  l'en- 
demain  partir  en  poste,  laquelle  chose  il  feist 
et  n'eut  loysir  de  attendre  ses  grans  chevaulx 
dont  fust  gros  dommaige,  car  il  fust  contrainct 


.^.Li 


igÔ  BAYARD 

soy  armer  d'aultres  harnoys  que  des  siens,  et 
chevaucher  chevaulx  par  emprunt  qui  estoit 
cause  qu'il  ne  pouvoit  accomphr  son  vou- 
loir. 

Durant  ce  temps,  monsieur  l'admirai  envoya 
le  noble  Bayard  à  ung  villaige  nommé  Rebet, 
lequel  n'avoit  aulcune  forteresse  dont  fut  des- 
plaisant le  noble  Bayard.  Si  luy  dict  : 

—  Monsieur  l'admirai,  vous  me  voulés 
envoyer  en  ung  villaige  près  des  ennemys, 
lequel  est  sans  aulcune  forteresse,  et  fauldroit 
quatre  foys  aultant  de  gens  que  j'en  a}^  pour 
estre  en  seurté  et  le  garder. 

Lors  luy  dict  monsieur  l'admirai  ; 

—  Seigneur  Baj^ard,  allés  seulement,  car 
sur  ma  foy  je  vous  prometz  que  dedans  troys 
jours  je  vous  envoyeray  force  gens  avecques 
vous  pour  garder  Rebet,  car  je  sçay  bien  qu'il 
n'est  pas  fort  à  garder  à  si  peu  de  gens. 

Alors  partit  le  noble  Bayard  sur  les  pro- 
messes de  monsieur  l'admirai  ;  mais  après 
plusieurs  jours  passés,  le  noble  Bayard  escript 
plusieurs  lettras  à  monsieur  l'admirai  qu'il  luy 
tint  promesse,  c'est  de  luy  envoyer  gens,  car 


BAYARD  197 

il  estoit  en  lieu  suspect  et  moult  dangereulx. 
Mais  survindrent  d'aultres  affaires  à  monsieur 
l'admirai,  parquoy  différa  aulcunement  par 
aulcuns  jours,  dont  mal  en  print  à  toute  l'ar- 
mée, et  fust  cause  et  le  commencement  de 
nostre  mal. 

Le  noble  Bayard  estoit  tousjours  au  guet 
et  en  doubte  des  ennemys,  et  fust  moult  des- 
plaisant de  ce  qu'il  veyoit  que  monsieur  l'ad- 
mirai ne  luy  envoyoit  aulcun  secours.  Et  en 
print  si  grant  dueil  qu'il  en  fust  malade,  tant 
qu'il  print  médecine,  un  jour.  Et,  par  incon- 
vénient, ce  jour,  les  Espaignolz,  qui  tousjours 
avoient  leurs  espies,  sceurent  que  Bayard 
estoit  tout  malade,  si  firent  une  grosse  assem- 
blée de  gens  pour  surprendre  Bayard  et  le 
prendre.  Car  il  leur  sembloit  que  si  Bayard 
estoit  prins,  que  la  reste  ne  tiendroit  rien,  et 
avoient  plus  de  peur  de  Bayard  que  de  tous 
les  aultres.  Si  vindrent  de  nuyt,  chascun  une 
chemise  sus  le  harnoys  pour  soy  congnoistre 
entre  les  Françoys. 

Le  noble  Bayard  qui  tousjours  se  doubtoit, 
faisoit  tousjours    faire  gros  guet  au   tour  de 


iji 


iq8  bayard 

son  logis,   et  si  les  aultres  capitaines  eussent 
faict  ainsi,  eussent  beaucoup  guaigné. 

Quant  ce  vint  au  gros  de  la  nuj^t,  si  vint 
le  guet  au  seigneur  Bayard,  disant  : 

—  Capitaine,  vêla  les  ennemys  en  moult 
grosse  bande,  saulvés  vous. 

L-e  seigneur  Bayard  qui,  ce  jour,  avoit  prins 
médecine,  si  se  leva  bien  soubdainemenl  et 
sonna  son  cousin  Gaspar  Terrail,  seigneur  de 
Bernin,  si  luy  dist  : 

—  Je  vous  prie  que  nos  chevaulx  soyent 
tost  prestz,  et  que  nous  armons,  et  faictes 
amener  nos  chevaulx  affin  que  soyons  plutost 
prestz  à  nous  deffendre. 

Laquelle  chose  fust  tost  faicte.  Si  amenè- 
rent leurs  grans  chevaulx  bien  tost  et  si  se 
armèrent.  Et  n'eust  loysir  Bayard  que  de 
prendre  seulement  son  armet,  sa  cuirasse,  ses 
avantbras  et  ganteletz  sans  aultre  arnoys. 

Les  ennemys,  quant  furent  à  Rebet,  ne 
queroient  que  le  logis  de  Bayard  ;  mais  les 
espies  ne  sçavoient  trouver  le  logis  de  Ba^'ard, 
pour  ce  qu'il  avoit  faict  fayre  des  fossés  par 
derrière  son  logis.  Quant  les  espies  virent  les 


BAVARD  199 

fossés,  lesquelz  n'estoient  pas  le  jour  devant, 
perdirent  la  congnoissance  de  ce  logis,  par- 
quoy  furent  deceuz.  Et  en  querant  le  logis  de 
Bayard,  le  dict  Bayard  et  aulcuns  aultres  se 
armèrent  et  montèrent  à  cheval. 

Alors  vindrent  les  ennemys  qui  furent 
advertys  des  fossés,  et  rudement  voulurent 
passer  le  fossé  ;  mais  furent  très  fièrement 
reboutés  par  Bayard  et  par  Bernin,  tant  que 
furent  abatus  plusieurs  Bspaignolz  dedans  le 
fossé.  Si  ruarent  sus  de  tous  costés  Bspai- 
gnolz, tant  par  derrière  que  par  devant,  que 
passa  Bayard  le  fossé. 

lyC  villaige  estoit  plain  des  ennemys  Si 
combatirent  bien  deulx  heures  de  nuyt,  que 
fust  cause  que  plusieurs  Françoys  avoient 
loysir  soy  armer  et  se  saulver. 

Quant  les  Espaignolz  virent  que  il  n'estoit 
possible  avoir  Bayard,  si  se  renforcèrent  de 
plusfort  que  jamais. 

Quand  Bayard  veist  que  les  Espaignolz 
estoient  tous  après  luy  et  que  il  les  avait  abu- 
sés affin  que  les  Françoys  eussent  loysir  de 
eulx  saulver,  si  se  retira,  tous  jours  se  deiïen- 


200  BAYARD 

dant  d'eulx,  et  les  ungs  frappoit  à  dextre,  les 
aultres  à  senestre.  Si  faisoit  son  cousin  qui 
estoit  fort,  jeune,  puissant  et  hardy,  et  firent 
tant  qu'ilz  se  def  firent  de  leurs  ennem^^s. 

Quant  le  soleil  eust  laissé  les  angles  de  la 
terre  et  fust  apparu  sur  nostre  orison,  les  Espai- 
gnolz  furent  moult  desplaisans  de  ce  que  Bayard 
estoit  eschappé  ainsi  vertueusement.  Car  ils 
cuidoient  aussi  bien  le  prendre  comme  f  aisoient 
les  Véniciens  le  roy  Charles  à  Fornoue,  Mais 
les  hommes  proposent  et  Dieu  dispose  les 
choses,  et  ne  veult  délaisser  ses  serviteurs  au 
besoing. 

Le  noble  Bayard  ne  perdit  riens  de  son 
bagaige  pource  que  il  s'en  doubtoit  et,  .v.  ou 
.vi.  jours  devant,  avoit  envoyé  tous  ses  cof- 
fres à  Novarre,  là  où  estoit  or,  argent  et 
toute  sa  vaisselle  et  aultres  bagues.  Laquelle 
chose  demonstra  que  Bayard  se  doubtoit 
tousjours  de  ce  qui  advint  après. 

A  ce  soir,  les  Espaignolz  pillarent  tout  ce 
qu'ilz  peurent  trouver,  et  perdirent  les  Fran- 
çoys  de  six  à  sept  vingtz  chevaulx  non  pas 
des  meilleurs,    mais    de    ceulx  des  serviteurs. 


BAYARD  201 

Car  la  résistance  que  fist  Bayard  pour  les 
abuser  fust  cause  que  les  capitaines  et  hom- 
mes d'armes  montèrent  sur  leurs  chevaulz  et 
se  saulvèrent. 

Après  la  surprinse  de  Rebet,  quelque  temps 
après,  monsieur  l'admirai,  voyant  que  ses  gens 
avoient  faulte  de  vivres,  aussi  qu'il  ne  proffi- 
toit  riens,  si  tint  conseil  qu'ilz  dévoient  faire. 
Si  fust  conclud  pour  le  meilleur  soy  retirer.  Je 
délaisse  les  parolles  que  eust  Bayard  au  seigneur 
admirai,  lesquelles  ne  servent  de  rien  à  la  ma- 
tière. 

Alors,  les  Françoys  se  mirent  en  ordre  et  les 
Souysses  avec  eulx,  monsieur  l'admirai  d'ung 
costé,  monseigneur  de  Vauldemont  de  l'aultre, 
lequel,  comme  ung  vray  Lorrain,  ensuyvant 
son  ancestre  le  preulx  Godefroy  de  Billon,  se 
porta  très  vertueusement;  monsieur  de  Van- 
denesse  de  l'aultre  part  ;  Bayard  le  dernier,  et 
au  lieu  le  plus  dangereux.  Si  marcharent  à  la 
retraicte  vers  la  France. 

Les  ennemys,  voyant  la  retraicte  des  Fran- 
çoys, si  marchèrent  moult  fièrement  contre 
Françoys  et  boutarent  leurs  haquebutiers  bien 


202  BAYARD 

quatre  mille  devant,  et  avoient  beaucop 
haquebutes  à  crochet  avec  lesquelles  deffirent 
beaucopt  de  Françoys.  Et  fut  blecé  monsieur 
l'admirai  d'ung  copt  de  liaquebute  au  bras. 
Lequel  se  porta  ce  jour  moult  vaillamment, 
car  il  estoit  de  sa  personne  bon  gendarme,  et 
dit-l'on  qu'il  tua  de  sa  main  celluy  qui  le 
bleça.  Monsieur  de  Vandenesse  fust  aussi  blecé 
d'ung  copt  de  liaquebute  dont  après  assés 
long  temps  morust,  dont  fust  moult  grant 
dommaige,  car  il  estoit  vaillant  aulx  armes, 
preulx  et  hardy. 

Monsieur  de  Vauldemont  estoit  aussi  tous- 
jours  des  derniers,  à  l'une  des  foys,  avecques 
monsieur  l'admirai,  à  l'aultre  foys  avecques 
Bayard,  faisant  marcher  les  gendarmes  par 
bon  ordre. 

Bayard,  qui  tousjours  estoit  le  dernier  de 
l'armée  pour  la  conduyre  à  bon  port,  voyant 
derrière  lu}'  ses  ennemys,  si  faisoit  marcher 
en  armes  et  defïence  et  par  bon  ordre.  Les 
gendarmes  ennemys,  vo3^ant  tenir  si  bon  ordre 
aux  Françoys,  si  furent  moult  esbahys  et  n'o- 
sèrent frapper  sur  eulx,  ny  les   enfoncer.  Si 


BAYARD 


203 


tiroieut  de  leurs  haquebutes  à  croches  de  loing, 
à  pierre  perdue. 

Si  vint  uu  coupt,  par  le  vouloir  de  Dieu, 
frapper  le  noble  Bavard  par  le  my  du  corps. 

Quant  le  noble  chevalier  sentist  qu'il  estoit 
ainsi  blecé,  si  se  fist  descendre  de  cheval  soubz 
ung  arbre,  si  demanda  ung  prestre,  pour  soy 
confesser,  et  ordonna  son  testament  estre  f aict, 
ensuyvant  celluy  de  son  père  Aymé  Terrail, 
lequel  avoit  substitué  après  ses  frères  son 
cousin  Gaspard  Terrail.  Si  fist  son  exequu- 
teur  de  son  testament  le  seigneur  d'Alegre 
qui  estoit  présent. 

Quand  le  noble  Bayard  sentist  que  les  enne- 
mys  venoient  droict  à  luy,  si  dict  à  monsieur 
d'Alègre  et  à  ceulx  qui  estoient  presens  : 

—  Monsieur,  je  vous  prie  saulvés  vous  et 
vostre  compaignie,  que  ne  soyés  prins  des 
ennemys. 

—  Certes,  dict  le  seigneur  d'Alègre,  ne  feray, 
car  je  ne  vous  laisseray  point. 

Alors  luy  dict  Bayard  : 

—  Si  ne  le  faictes,  me  ferès  très  grant  des- 
plaisir, car  je  suys  mort,  et  en  moy  nul  n'a 


1 


204  BAYARD 

remède,  fors  que  de  recommander  mon  âme  à 
Dieu,  et  si  ne  veulx  personne  avecques  moy, 
car  bien  tost  rendray  l'ame  à  Dieu  auquel  je 
prie  que  par  sa  saincte  passion  vueille  avoir 
mercy  de  mon  ame,  et  à  ma  JSn  vueille  par- 
donner, comme  il  fit  au  bon  larron  qui  pendoit 
en  croix  avecques  luy. 

Alors    print  monsieur    d'Alègre   congié    du 

noble  Bayard  les  larmes  aulx  yeulx,  si  luy  dist  : 

■  —  A  Dieu,  seigneur  Bayard.  Je  prie  à  Dieu 

tout  puissant  qu'il  vous    vueille  avoir  en  sa 

garde. 

Quant  le  seigneur  d'Alègre  eust  prins  congié 
de  Bayard,  survindrent  les  ennemys.  Si  trou- 
vèrent le  seigneur  Bayard  qui  faisoit  sa  com- 
plaincte  à  Dieu,  laquelle  j'ay  bouté  cy  après 
au  sixiesme  livre. 

Quant  le  seigneur  de  Bourbon,  qui  pour 
lors  estoit  chief  des  ennemys,  sceust  que 
Bayard  estoit  blecé  à  mort,  si  vint  à  lu}',  et 
luy  dict  : 

—  Bayard,  mon  amy,  je  suis  desplaisant  de 
vostre  inconvénient.  Il  fault  prendre  pacience, 
ne  vous  donnés  melencolie.  Je  enverray  quérir 


BAYA.RD  205 

les  meilleurs  chyrurgiens  de  ce  pays  et,  à  l'ayde 
de  Dieu,  serés  tost  guéri. 

Quant  Bayard  eust  ouy  ces  parolles,  et  l'eust 
congneu,  luy  dist  : 

—  Monseigneur,  il  n'est  pas  le  temps  à  moy 
de  quérir  les  médecins  du  corps,  mais  ceulx 
de  l'ame.  Je  congnoys  que  je  suys  blecé  à  mort 
et  sans  remède;  mais  je  loue  Dieu  qu'il  me 
donne  grâce  de  le  congnoistre  à  la  fin  de  ma 
vie  et  derniers  jours,  et  de  congnoistre  mes 
péchés,  car  j'ay  suyvy  toute  ma  vie  les  guerres 
et  ay  faict  plusieurs  maulx  et  péchés.  Et 
congnoys  bien  que  Dieu  m'a  faict  plus  grande 
grâce  sans  comparaison  que  n'ay  mérité.  Et 
prens  la  mort  en  gré  et  n'ay  aulcune  desplai- 
sance ny  regret  à  mourir,  fors  que  je  ne  puis 
faire  service  aulcun  pour  l'advenir  au  roy 
mon  souverain,  et  qu'il  me  le  fault  délaisser 
à  ses  plus  grandz  affaires,  dont  je  suys  très 
dolent  et  desplaisant.  Je  prie  à  Dieu  le  souve- 
rain que,  après  mon  trépas,  il  aye  telz  servi- 
teurs que  je  vouldroye  estre. 

Et  après  plusieurs  parolles,  luy  dist  : 

—  Monseigneur,    je     vous    supplie,    laissés 


206  BAYARD 

moy  prier  Dieu  mon  rédempteur  et  pleurer  et 
gémir  mes  péchés,  car  je  suys  prest  à  luy 
rendre  mon  esperit. 

Alors  s'en  alla  ledict  seigneur,  les  larmes 
aulx  yeulx,  si  dict  à  ceulx  qui  estoient  avec 
luy  : 

—  C'est  une  chose  piteable  veoir  le  bon 
chevalier  ainsi  mourir,  qui  si  noblement  et 
loy animent  a  servy  tousjours  ses  princes,  roys 
de  France  sans  aulcune  reprehension.  Bien  est 
eureulx  le  prince  qui  a  ung  tel  serviteur;  et 
ne  sçait  la  France  ce  qu'elle  a  perdu  au  jour- 
dhuy,  à  ce  noble  chevalier. 

Après  que  le  seigneur  s'en  fust  allé  et  eust 
donné  charge  à  aulcuns  de  prendre  garde  de 
sa  personne,  bien  tost  après,  rendit  l'esperit  à 
Dieu,  disant  : 

—  Mon  créateur,  qui  m'as  donné  grâce  estre 
du  nombre  des  chrestiens  et  d'avoir  receu  ton 
sainct  baptesme,  et  tes  sacremens  en  recon- 
gnoissant  la  grâce  que  tu  m'as  faict,  et  à 
nature  humaine  de  envoyer  ton  filz  prendre 
nature  semblable  à  nous  au  ventre  virginal, 
lequel  par  nos  péchés  a  volu  prendre  mort  et 


BAYARD  207 

passion,  et  ressusciter  de  mort  à  vie,  et  puis 
monter  aulx  cieulx  et  seoir  à  la  dextre,  par 
icelle  passion,  te  supplie  et  requiers  avoir 
miséricorde  et  pitié  de  moy,  et  me  pardonner 
mes  péchés,  lesquelz  sont  inumerables.  Mon 
Dieu,  je  suis  asseuré  que  ta  puissance  est 
plus  grande  et  ta  miséricorde  que  tous  les 
péchés  du  monde  ne  sont  énormes.  Parquoy, 
seigneur,  en  tes  mains,  je  recommande  mon 
ame. 

Et,  en  ce  disant,  rendit  l'esprit  à  Dieu. 

Après  son  trespassement,  ceulx  à  qui  le 
seigneur  avoit  donné  charge  prindrent  le 
corps  et  le  portèrent  à  l'esglise  honorable- 
ment, et  furent  faictes  plusieurs  prières  pour 
luy. 

Quant  celluy  qui  avoit  tiré  le  coupt  de 
hacquebute  sceust  que  le  chevalier  Bayard 
estoit  mort  par  son  moyen,  si  fust  moult 
désolé  et  triste.  Si  jura  et  fit  serment  que 
jamais  ne  tireroit  ny  tiendroit  hacquebute, 
et  mauldit  plusieurs  foys  le  premier  inventeur 
d'icelle,  disant  : 

—  O  malheureux  !  Comme  as  tu  ainsi  faict 


208  BAYARD 

d'avoir,  par  un  engin  diabolique,  tué  le  plus 
noble  et  vertueulx  de  toute  chevalerie  !  O 
misérable,  comme  pourray  satisfaire  envers 
Dieu  avoir  tué  meschamment  ung  chief  digne 
de  conduire  une  monarchie  du  monde  !  O 
triste  désolé,  que  feras  tu  au  résidu  de  ta  vie, 
quant  tu  penseras  et  auras  tousjours  le  ver 
et  remors,  de  conscience  d'avoir  tué  ung  si 
noble  chevalier  ?  O  Espaigne  la  subtile,  onc- 
ques  par  ta  subtilité  ni  cautelle  n'as  sceu 
defîaire  ny  faire  prendre  fin  à  ce  chevalier. 
Et  moy,  pouvre  créature  qui  n'estoys  digne 
luy  dire  ung  seul  mot  pour  luy  déplaire,  ung 
copt  à  l'aventure  suys  cause  de  la  mort  d'un 
si  noble  chevalier  ! 

Après  ces  lamentations  faictes,  délaissa  la 
compaignie  des  ennemys,  et  despuis  ne  fut 
veu  entre  eulx.  Et  ont  dit  plusieurs  qu'il 
entra  en  religion,  de  dueil  et  desplaisir  qu'il 
eust  d'estre  cause  de  la  mort  du  seigneur 
Bayard. 

Quelque  temps  après,  le  corps  de  Bayard 
fut  porté  à  Grenoble  et  fust  par  messieurs  de 
la  justice  et  les   gentilz  hommes  du  pays  et 


BAYARD  209 

par  ceux  de  la  ville  receu  en  moult  honneur 
et  grand  dueil,  plaint  d'ung  cliescun,  tant  de 
la  noblesse  que  de  messieurs  de  justice  et  du 
populaire.  Et  ne  fust  de  vie  d'homme  tant 
regretté  seigneur  ny  aultre  d'ung  chescun  que 
le  noble  Bavard. 

Après  que  fust  le  corps  porté  à  Grenoble, 
fust  mys  au  couvent  et  monastère  des  Mini- 
mes, le  quel  avoit  fondé  et  faict  ediffier 
monsieur  Laurens  Desalemans,  oncle  du  dict 
Bayard,  seigneur  et  evesque  de  Grenoble.  Et, 
pource  que  er  son  trespas,  le  seigneur  Bayard 
avoit  ordonné  estre  sépulture,  avec  son  père 
et  mère  au  lieu  de  Grenion,  furent  assemblés 
les  parens  là  oii  il  devoit  estre  inhumé.  Et 
fust  dict  que  pource  qu'il  avoit  esté  lieutenant 
du  gouverneur  du  pays,  et  que  Grenoble  estoit 
le  chief  de  la  justice  daulphinale,  seroit  meil- 
leur qu'il  fust  ensepulturé  au  couvent  des 
Minimes,  lequel  avoit  esté  construit  par  son 
oncle,  monsieur  de  Grenoble,  et  ainsi  fust 
faict. 

Et  furent  les  obsèques  et  funérailles  faictes 
comme  s'il    eust  esté,  non  ung  heutenant  ou 

BAYARD  14 


210  BAYARD 

gouverneur,  mais  ung  prince.  Et  furent  faictes 
si  solempnelles  que,  à  cause  que  ne  soye 
réputé  avoir  diminué  d'icelles,  me  desporte 
pour  le  présent. 

Le  noble  Bayard  delà  ssa  trois  frères,  l'ung 
du  monde,  qui  a  succédé  à  luy,  deulx  d'esglise, 
l'ung  evesque  de  Glandesve,  l'aultre,  abbé  de 
Josaphat.  D'aultre  de  son  nom,  n'a  laisse, 
fors  que  son  cousin,  dont  a  esté  parlé  cy 
dessus,  seigneur  de  Bernin,  et  deulx  sœurs. 
L'une  fust  mariée  au  seigneur  de  la  Bayete, 
l'aultre  fust  mère  de  feu  le  seigneur  du  Pon, 
qui  morust  devant  Pavie. 


^  Des  quatre  pretilx  chevaliers  lesquelz 
ont  esté  de  nostre  temps  et  sont  sortis  par 
naissance  du  Dauiphiné  et  ont  esté  heroi- 
ques  en  chevalerie  entre  les  Françoys  et 
Allobroges.  Chapitre  huitiesme. 

DE  nostre  temps,  avons  congneu  quatre 
vaillans  et  preulx  capitaines  natifz  et 
procréés  du  Dauiphiné,  et  entre  tous  aultres 
moult  estimés  aulx  armes. 

lyC  premier  a  esté  le  capitaine  Montesou,  de 
la  maison  de  Clermont,  premier  baron  du 
Dauiphiné,  lequel  long  temps  et  de  tout  le 
règne  de  Charles  VIII  très  chrestien  a  eu  tous- 
jours  charge  de  gensdarmes,  et  puys  fut  lieute- 
nant de  cent  gentilzhommes  de  la  maison  du 
roy,  et  après  fust,  soubz  le  roy  I/Oys  XII, 
capitaine  de  Lode  en  Lombardie.  Du  temps 
du  roy  Charles,  eust  charge  en  Picardie  contre 
le  roy  des  Romains  Maximilian  qui,  despuis, 
fust  empereur  des  Germains. 

Une  foys,  ledit  capitaine  estoit  en  une  petite 


2  12  BAYARD 

ville  en  Picardie,  avec  cent  hommes  d'armes 
françoys,  laquelle  estoit  aulx  frontières  de 
Hénault.  Et  alors,  les  Flamans,  Brabansons 
et  Hennuyers  estoient  à  dix  lieues  près,  avec 
.xiiii.  mille  hommes  de  pied  et  bien  cinq  cens 
hommes  d'armes.  Si  deliberarent  les  ennemys 
marcher  de  nuyt  et  venir  bouter  par  emblée 
le  siège  devant  icelle  ville  où  estoit  Monteson, 
de  laquelle  eut  reprise  fut  le  capitaine  Mon- 
teson averty.  Si  appellat  toutes  ses  gens  et 
leur  dict  : 

—  Messieurs,  j'ay  esté  adverty  comme  les 
ennemys  doibvent  partir  ceste  nuyt  e1  mar- 
cher à  toute  diligence  et  nous  assiéger  et 
bouter  le  siège  devant  ceste  place,  laquelle 
n'est  point  forte  ny  deffensable  contre  une  si 
grosse  armée  et  puissance  que  noz  ennemys 
ont.  Je  suys  d'advis  de  nous  armer  tous  et 
bouter  en  bon  ordre  et  marcher  contre  eulx. 
Si  les  rencontrerons  sur  la  miruytaulx  champs. 
Ils  ne  se  doubtent  poinct  de  nous  ny  de 
personne.  Si  frapperons  sur  eulx  à  toute  force 
et  croy  que  Dieu  nous  aydera  à  les  desbran- 
ler et  rompre.  Et  vous  prie  que  me  suyvés. 


BAYARD  213 

Si  les  fist  tous  jurer  de  le  suyvre  sans  point 
fouyr  ny  le  delaysser,  laquelle  chose  firent 
volentiers.  Si  partirent  de  la  ville  incontinent 
et  sans  deslay  si  marchèrent  la  nuyt  tous  en 
ordre.  Quant  vint  sur  la  minuyt,  si  se  appro- 
choient  fors  des  ennemys,  lesquelz  ne  se 
doubtoient  de  riens.  Quand  furent  bien  près, 
si  fist  marcher  le  capitaine  ses  gens  par  bon 
ordre,  si  vindrent  ruer  sur  les  ennemys, 
cryant  : 

—  France  !  France  ! 

Si  fist  sonner  trompettes,  tabourins  et  aul- 
tres  instrumens  et  fist  si  gros  bruyt,  frappant 
sur  les  ennemys  à  une  si  merveilleuse  impétuo- 
sité, que  les  ennemys  pensoient  qu'ilz  fussent 
plus  de  deulx  mille  hommes  d'armes  au  bruyt 
qu'ils  menoient.  Si  furent  si  espoventés  et 
surprins  qu'i's  ne  sçavoient  que  faire.  Alors 
le  capitaine  Monteson,  voyant  que  les  enne- 
mys commençoient  à  desbranler,  si  ruât  sur 
eulx  en  telle  roydeur  que  les  ungs  il  boutoit 
par  terre,  les  aultres  frappoit  si  oultrageuse- 
ment,  qu'il  bouta  leur  avantgarde  en  fuyte. 
Si  suyvit  les  gens  de  chevaulx  .«i  furieusement 


214  BAYARD 

qu'ilz  ne  sçavoient  que  faire,  fors  se  rendre, 
et  tousjours  à  plus  fort  frappoit  que  par  avant 
sur  Bnnuyers  et  Flamans,  tant  qu'il  les 
rompit  du  tout.  vSi  print  des  prisonniers  des 
plus  grans  bien  deulx  cens,  si  revint  en  sa 
garnison  riche  et  mena  avec  luy  ses  prison- 
niers flamans  et  ennuj-ers  et  brebansons,  des- 
quelz  il  eust  grosse  rançon.  Car,  comme  il  m'a 
aultrefoys  raconté  à  la  maison  de  Sainct  Pry, 
chieulx  sa  sœur,  celle  prinse  des  Flamans  le 
remplist  en  richesse  et  fust  cause  que  despuys 
il  n'eut  faulte  d'or  ny  d'argent. 

Ce  noble  capitaine  estoit  homme  moien  de 
corps,  gros  de  membres,  bien  formé  de  joinc- 
tures,  gros  de  cueur,  difficille  à  vaincre, 
homme  bénin  à  gens  vertueulx,  furieulx  à 
gens  inutiles  et  mal  conditionnés.  De  sa  libé- 
ralité, estoit  libéral  aulx  affaires  nécessaires  et 
choses  urgentes  aulx  domestiques,  comme 
banquetz  ou  maison  voluptueuse,  tenoit  plus- 
tost  du  chiche  que  du  prodigue,  aymant  hon- 
neur plus  que  richesses  aymant  richesses 
plustost  que  pouvreté,  qu'estoit  la  cause  que 
des  saiges  et  prudens  estoit  estimé  libéral  et 


BAYARD  2l5 

magnifique.  Et  des  jeunes  prodigues  et  indi- 
gnes, estoit  réputé  chiche  et  avare  et  plein  de 
ténacité.  Quant  à  ce  que  j'ay  congneu  de  luy, 
je  peux  dire  qu'il  estoit  envers  moy  magni- 
fique, Hberal,  plein  de  toute  noblesse. 

Ce  noble  capitaine,  après  la  mort  du  roy 
Charles  .vii.,  fust  par  les  favoristes  et  par 
ceulx  qui  estoient  auprès  du  roy  lyOys  .xii. 
moult  elongné  du  roy  et  eust  plusieurs  adver- 
saires contre  luy.  Si  luy  mandèrent  ses  parens 
et  amys  qu'il  ne  vint  point  devers  le  roy, 
pource  que  le  roy  estoit  mal  informé  de  luy  et 
que  l'on  avoit  dit  plusieurs  parolles  contre 
luy. 

Quant  le  capitaine  Monteson  entendit  que 
le  roy  estoit  mal  informé  de  luy,  comme  luy 
sembloit,  si  dist  : 

—  Certes,  je  suys  moult  esbahy  du  roy, 
lequel  est  prince  moult  sçavant  et  qui  con- 
gnoit  le  monde  et  scet  que  j'ay  loyalement 
servi  son  prédécesseur  le  feu  roy  Charles, 
comme  il  se  méfie  de  moy,  et  si  je  luy  ay 
esté  contraire  comme  duc  d'Orléans  pour  mon 
souverain  seigneur  le  roy  de  France  de  ce  ne 


2lb  BAYARD 

doibt  pas  estre  desplaisant,  car  je  suys  vray 
fidèle  aux  roys  de  France  contre  tous  aultres, 
et  seray  tant  que  auray  vie,  et  fust  contre 
ses  frères,  enfans  ou  aultres.  Car  je  ne  recon- 
gnoys  que  ung  seigneur  roy  de  France,  n'ayant 
respect  à  aultre,  soyt  frère,  ny  filz  ou  aultre 
de  son  sang. 

Et  alors  print  son  chemin  droit  à  Paris,  là  oii 
le  roy  faisoit  son  entrée,  et  se  présenta  au  roy 
de  prime  face,  sans  procureur  ny  médiateur. 
Si  luy  dist  : 

—  Sire,  Dieu  vcus  doint  bonne  vie,  longue 
et  toute  prospérité  royalle,  telle  que  la  pourries 
par  soet  à  Dieu  demander. 

Quant  le  roy  le  veist  et  ouj-st  ainsi  parler, 
le  regarda  d'ung  très  maulvais  rcgart,  si  luy 
dist: 

—  Monteson,  comme  avés  eue  la  hardiesse 
vous  présenter  devant  moy,  veu  que  sçavés 
que  avés  tous]  ours  esté  contre  moy  envers  le 
roy  Charles,  dont  Dieu  ayt  l'ame  ?  A  peu  ne 
tient  que  ne  vous  donne  à  congnoistre  que  ne 
ne  devés  estre  si  oultrecuydé  de  vous  présenter 
devant  ma  face.  Allés,  et  que  je  ne  vous  voye 
jamais. 


BAYARD  2 I 7 

—  Sire,  dist  Monter  on,  je  vous  prie  que 
vueillés  ouyr  ma  parolle,  et  puis  suis  content 
de  vostre  sentence.  Sire,  vous  sçavés  que  par 
le  temps  passé,  j'estoye  au  service  du  roy 
Charles  et  son  vassal  et  né  en  ses  terres,  et 
tous  mes  parens.  Je  n'estoye  en  riens  subject 
à  vous  ny  n'avoye  à  vous  serment,  ny  office 
de  vous.  Si  je  servoye  le  roy  Charles,  mon 
souverain  contre  vous  en  Bretaigne  et  ail- 
leurs. De  ce,  ne  debvés  estre  desplaisant,  car 
aultant  en  feroye  pour  vous  si  avois  faict  ser- 
ment à  vous  et  estoye  en  vostre  service  contre 
tous  aultres,  et  fussent-ilz  vos  frères  et  enfans. 

Quand  le  roy  entendit  ainsi  subitement  et 
avec  grand  couraige  respondre  le  capitaine 
Monteson,  si  luy  dist  : 

—  Monteson,  ostés  vous  de  devant  moy,  et 
bien  tost,  car  aultrement  vous  feraj-  mal 
content. 

Si  lui  respond  Monteson  ; 

—  Sire,  puisque  ainsi  est  que  ma  présence 
vous  desplaist,  je  prens  à  tousjours  mais  congié 
de  vous.  Je  prie  à  Dieu  qu'il  vous  doint  sa 
grâce. 

Si  s'en  part  incontinent  et  s'en  va  de  Paris 


2l8  BÂYARD 

soubdainement.  Ses  parens  et  amys  luy  dirent 
qu'il  ne  debvoit  ainsi  partir  et  laisser  le  roy, 
et  que  le  roy  seroit  par  ses  amys  adverti  du 
tout.  Si  respondist  Monteson  comme  saige  et 
prudent  : 

—  Certes,  mes  amys,  je  congnois  que  ne 
sçavés  comme  le  subject  doyt  craindre  son 
prince  et  fouyr  son  ire.  Je  ne  futz  oncques  en 
bataille  ny  journée  de  guerre,  si  forte  fust  elle, 
que  eusse  si  grant  peur  ny  si  grant  craincte 
que  j'ay  au  jourdu}'^  eue,  quant  le  roy  a  parlé 
à  moy.  Et  m'est  souvenu  de  ce  que  disoit  le 
roy  des  Gotz  de  l'empereur  de  Constantinoble, 
quant  il  dist  que  le  Dieu  terrien  estoit  l'em- 
pereur. Ainsi  certes,  le  Dieu  terrien,  en  France, 
c'est  le  roy,  et  ne  seray  asseuré  de  ma  per- 
sonne, veu  les  parolles  que  le  roy  m'a  dictes, 
que  ne  soye  hors  de  son  royaulme. 

Si  monta  à  cheval  délibéré,  laisser  tous  ses 
biens  et  aller  hors  le  royaulme,  querant  sa 
fortune  en  aultre  province  ;  et  avecques  lm% 
a  voit  plusieurs  gentilzhommes  tous  jeunes, 
plains  de  feu  et  de  jeunesse,  tant  de  Bretai- 
gne,  Picardie,  que  d'aultre  part,  lesquelz  avoit 
tousjours  nourri  avecques  luy. 


BAYARD  219 

Quant  il  fust  parti  de  Paris  avec  plusieurs 
jeunes  gentilzhommes,  comme  desplaisant  de 
ce  qu'il  luy  failloit  laisser  la  France  et  sa  nation, 
où  il  estoit  moult  extimé  et  aymé  d'ung 
chescun. 

Le  roy,  qui  estoit  saige  et  prudent  entre 
tous  aultres  princes,  si  demanda  qu'estoit 
devenu  Monteson.  Si  luy  dirent  comme  -il  s'en 
estoit  allé  très  desplaisant  et  triste  avec  plu- 
sieurs jeunes  gentilzhommes.  Si  pourpensa  le 
roy  et  cogita  en  luy  les  parolles  qu'il  avoit 
dictes  à  Monteson,  considérant  les  façons  de 
luy,  et  comme  il  estoit  homme  de  gros  cou- 
raige,  extimé  en  armes  aultant  que  homme  de 
son  royaulme  ;  si  considéra  que  ceulx  qui  de 
luy  avoient  parlé  n'estoient  pas  gens  pour  le 
maintenir  ny  si  vaillans  ny  bons  serviteurs 
que  Monteson,  considérant  que  homme  de 
renommée  si  ne  peult  beaucoup  ayder,  mais 
peult  nuyre,  car  il  est  plus  facille  à  nuyre  que 
n'est  à  pouvoir  ayder,  pource  que  la  négative 
est  plus  forte  que  n'est  l'affirmative.  Si  en- 
voya querre  incontinent  le  roy  un  gentil- 
homme des  plus  familiers  de  luy,  si  luy  dist  : 

—  Sçachés  diligemment  quelle  voye  a  prins 


220  BAYARD 

Monteson,  si  allés  devers  luy  et  luy  portés 
mes  lettres,  et  si  lu}'  dires  qu'il  revienne  de- 
vers moy  incontinent  et  sans  deslay.  Et  que 
le  traicteray  beaucoup  mieulx  que  ne  fist 
oncques  le  feu  ro}^  Charles.  Et  lu}-  donnés 
telle  asseurance  qu'il  soit  contant. 

Incontinent  le  gentilhomme  montast  à  che- 
val, si  print  le  chemin  de  Lyon,  et  trouva  le 
capitaine  Monteson,  lequel  couroit  à  demy 
poste  pour  la  craincte  du  roy.  Si  luy  présenta 
les  lettres  du  roy  et  luy  dist  sa  credance.  Avoir 
leues  le  capitaine  Monteson  les  lettres  du  roy, 
si  fust  moult  en  doubte  s'il  devoit  retourner 
devers  le  roy.  Après  plusieurs  choses  consi- 
dérées, disoit  en  soymesme  : 

—  Celtes,  je  congnois  le  roy  prince  sçavant, 
saige,  prudent,  lequel  a  beaucoup  veu  et 
tousjours  a  tenu  sa  promesse.  Je  doibs  aller 
devers  luy  et  oster  de  devant  mes  yeulx  toutes 
les  parolles  qu'il  m'a  dictes. 

Et  par  ainsi,  retourna  devers  le  roy,  auquel 
le  roy  fist  le  meilleur  racueil  que  l'on  pourroit 
faire  à  homme. 

A  ce  jour,    le   roy  demonstra   aux  gentilz- 


BAYARD  22  1 

hommes  comme  vérité,  loyaulté,  amour  envers 
son  prince  sont  tousjours  préférées  aulx  inju- 
res, malveillances,  malignités  du  temps  passé. 

Apres  que  le  capitaine  Monteson  fust  de 
retour,  le  roy  lyoys  ayma  et  eust  en  extime 
autant  ou  plus  que  capitaine  de  France,  et  luy 
donna  tousjours  charge  des  principaulx  affaires 
de  France  quant  aux  armes. 

De  ce  vaillant  capitaine,  je  ne  veulx  plus 
parler,  car  si  vouloie  descripre  toutes  ses  ges- 
tes, conviendroit  faire  ung  volume  plus  grant 
que  ne  pourroie  avoir  loysir  pour  le  présent. 
Mais  pource  que  aultrefoys  l'ay  congneu  et  ay 
de  luy  eue  grande  familiarité,  ay  bien  voulu 
descripre  aulcune  chose  de  luy,  layssant  à  ses 
nobles  parens  la  charge  de  faire  amplier  la 
reste  de  ses  nobles  gestes.  Certes,  je  ose  bien 
dire  de  luy  que  oncques  Aristide,  Lisander, 
Alcibiades  ou  vrayement  Pausanias  ou  Epa- 
minundas  de  Thebes  ne  furent  jamais  si  dignes 
de  commendations  que  ce  noble  Monteson. 

I^e  second  preulx  chevalier  Delphinois  dont 
j'ai  eu  congnoissance  et  famiharité,  dont  je  puys 


:i.21  BAYARD 

seurement  parler  escripre,  a  esté  le  seigneur 
d'Uriage,  dict  pour  lors  du  Molar  de  la  maison 
Desalemans,  laquelle  maison  Desalemans  a 
plusieurs  branches,  comme  la  maison  de  Champs 
d'Uriage,  de  I^avar,  Delers  et  aultres,  dont 
estoit  descendu  la  mère  du  noble  Bayard, 
Helayne  des  Alemans. 

Le  seigneur  du  Molar  estoit  moult  beau 
chevalier,  grant  de  corps,  nerveulx  de  mem- 
bres, grant  et  large  de  poitrine,  puissant  de 
sa  personne,  hardy  de  cueur,  doulx  et  gracieulx 
à  ses  voisins,  et,  par  renommée  de  son  temps, 
ung  des  plus  fors  et  robustes  du  royaulme  de 
France. 

Et  ce  me  faict  dire  et  affermer  que  quant 
messire  Claude  de  Vaudrey,  lequel  pour  lors 
que  le  roy  Charles  VIII  estoit  en  la  fleur  de 
son  règne,  ledict  messire  Claude  de  Vaudrey, 
Borguignon,  lequel  estoit  au  service  du  roy 
des  Romains,  despuys  empereur  Maximihan, 
et  de  son  fils,  le  feu  roy  de  Castille,  Philippe, 
pour  lors  archeduc  d'Aultriche,  lequel  messire 
Claude,  pour  l'honneur  de  son  prince  et  pais, 
pria  le  roy  Charles  VIII  luy  donner  congé  et 


BAYARD 


223 


permettre  de  tenir  combat  et  joustes  en  sa  cité 
de  Lyon  sur  le  Rosne  à  tous  jeunes  chevaliers 
et  gentilzhommes  venans  de  toutes  provinces, 
et  ce  est  pour  donner  exercice  et  exemple 
aulx  jeunes  gentilzhommes  et  soy  exercer  en 
la  discipline  militaire.  Laquelle  chose  volen- 
tiers  luy  ottroya  le  roy,  pource  qu'il  estoit 
prince  Hberal  et  debonnayre,  aymant  toute 
noblesse. 

Si  tint  messire  Claude  les  rans  et  joustes  à 
tous  gentilzhommes  à  Lyon,  de  là  le  Rosne  en 
la  terre  delphinale,  et  moult  bien  et  vertueu- 
sement se  pourta  comme  chevaleureulx  et  ex- 
pert aulx  armes. 

Quant  le  seigneur  d'Uriage  que,  pour  lors, 
on  appeloit  le  seigneur  du  Molar,  sceust  que 
ung  Borguignon  si  fort  clamé  et  extimé  par 
tout  le  monde  estoit  venu  au  Daulphiné  tenir 
les  joustes  et  les  rans  contre  tous  venans,  luy 
sembla  que  ce  eust  esté  deshonneur  au  pa5^s 
du  Daulphiné  s'il  ne  trouvoit  rencontre  à  tout 
le  moins  semblable  à  luy.  Si  délibéra  combattre 
à  luy  et  bouter  sa  personne  contre  la  sienne. 
Si  luy  rescript  en  ceste  manière  : 


224  BAYARD 

Messire  Claude  de  Vaudrey, 
J'ay  sceii  comme  avés  faict  crier  les  joustes 
et  tenir  rans   des  armes  à  tous    et  contre  tous 
gentilzhommes  de  toutes  nations  en  ce  pays  du 
Daulphiné  duquel  je  suys,  par  origine  et  nais- 
sance, vray  zélateur  et  amateur,  et,  à  ceste  cause 
et  pour  l'honneur  du  pays,  je  suys  délibéré  iing 
tel  jour  exposer  ma  personne  contre  la  vostre.  Je 
suys  jeune  et  non  encore  bien  expert  aulx  armes, 
désirant  apprendre  des  vieulx  et  anciens  cheva- 
liers comme  en  avés  le   bruyt  et  renom.  Et  c'a 
esté  la  cause  laquelle  m'a  esmeu  à  combattre  ung 
si  redoublé  et  invétéré  chevalier  en  la  discipline 
militaire  trescientifique.  Mays  d'une  chose  pro- 
teste avant  toutes  choses,  que  le  combat  de  vostre 
personne  à  la  mietine  sera  par  oultrancc  et  non 
en  aprentis  aulx  armes,  mais  comme  ung  gen- 
tilhomme contre  ung  aiiltre  de  semblable  qualité. 
Et  à  tant,  prie  nostre  seigneur  à  vous  et  à  moy 
donner  selon  son  bon  vouloir,  et  à  la  par  fin,  sa 
grâce. 

Escript  a  Sainct  Prye,  à  deux  lieues  de 
Lyon,  l'an  de  grâce  mil.  cccc.  xci,  par  le 
seignevtr  du  Molar  Desalemans. 


BAYARD  225 

Quant  messire  Claude,  tres-redoubté  che- 
valier, sceust  le  vouloir  du  seigneur  du  Molar, 
congnoissant  le  cueur  delphinal,  et  aussi  la 
force,  jeunesse  enflambée  de  colère,  puissance, 
hardiesse,  et  qu'il  avoit  affaire  à  ung  aultre 
Hector  Troyen  en  corps,  à  un  Achiles  en 
hardiesse,  à  ung  aultre  Theseus  en  jeunesse 
ardente,  enflambée  de  la  gloire  romaine,  si 
print  à  considérer  en  soymesme  et  pourpensa 
que  ce  seroit  folye  à  luy  ainsi  aventurer  sa  vie 
et  bouter  en  dangier  sa  personne,  laquelle 
estoit  congneue  par  tous  royaulmes,  et  que  la 
famé  et  bonne  renommée  de  chevalerie  par 
luy  acquise  en  plusieurs  royaulmes  bouteroit 
en  dangier  d'estre  deshontée  et  annullée  par 
ung  jeune  gentilhomme  plein  de  feu  et  har- 
diesse au  commancement  de  ses  armes,  si 
délibéra  non  accepter  le  combat,  si  luy  rescript 
que,  quant  à  luy,  il  estoit  venu  à  Lyon  et  en 
France  comme  amy  et  voisin,  non  pour  mur- 
trir  les  gentilzhommes,  ny  pour  faire  violence, 
mais  pour  instruire  les  jeunes  gentilzhommes 
aulx  armes. 

Quand  le  seigneur  du  Molar  eust  congneu 

BAVARD  IC 


220  BAYARD 

le  vouloir  de  messire  Claude  de  Vaudrey,  si 
îust  moult  desplaisant.  Si  ne  délaissât  venir 
au  champt  tout  armé,  prest  à  combattre.  Si 
cria  plusieurs  foys  : 

—  Messire  Claude,  où  estes  vous  ?  venés  et 
ne  vueillés  craindre  un  homme  jeune  aulx 
armes. 

Mais  mese^ire  Claude  ne  se  montrast  aulcu- 
nement.  Si  protesta  devant  tous  les  assistans 
monsieur  du  Molar  contre  messire  Claude  de 
Vaudrey,  si  le  poursuyvit  bien  dix  ans  par 
justice,  et  à  la  parfin,  fust  condampné  mes- 
sire Claude,  et  fust  dict  que  il  combattroit 
par  arrest,  lequel  fust  exécuté  après,  mais  non 
pas  pai  force  d'armes,  mais  amiablement,  et 
demeura  l'honneur  à  Monsieur  du  Molar.  Le- 
quel Molar,  despuis,  se  trouva  en  plusieurs 
batailles.  A  la  parfin,  morust  d'un  coupt  de 
hacquebute  à  la  cruelle  et  sanguinolente  ba- 
taille de  Ravenne,  avecques  le  seigneur  Gaston 
de  Foix,  preulx  et  hardis  duc  de  Nemours,  et 
avec  plusieurs  aultres  capitaines,  comme 
monsieur  de  Alegre  et  ses  deulx  fils,  avec  le 
vaillant  capitaine  Jacob,  Aleman,  et  le  capi- 


BAYARD  227 

taine  Maugeron,  et  aultres  plusieurs,  dont  fust 
ung  merveilleux  dommaige  pour  les  Françoys. 
Comme  fust  aulx  Athéniens  du  vaillant  et 
saige  Thrasybulus,  lequel  de  constante  foy 
envers  la  chose  pubHque,  magnificence  de 
couraige,  comme  recite  Aemylius  Probus,  sur- 
montast  tous  les  Athéniens. 

Aussi,  ce  capitaine  Molar,  de  son  temps, 
estoit  magnanime  de  couraige  sur  tous  aultres. 
Et  si  tu  lisois  la  vie  de  Conon,  illustre  Athé- 
nien, ou  celle  de  Dion,  de  Siracuse,  ny  celle 
Yphicrates  ou  Chabias,  Athéniens  très  illus- 
tres, ny  celle  de  Pelopidas,  de  Thèbes,  ou 
vrayement  icelle  Agesilaus,  Lacedemonien, 
princes  dignes  de  perpétuelle  commendation, 
et  tu  les  pouvoies  toutes  nombrer,  encore  croi- 
je  que  les  prouesses  du  capitaine  Molar  toutes 
icelles  surmonteroient. 

Duquel  Dieu,  par  sa  grâce,  vueille  l'ame 
avoir  en  son  royaulme. 

Le  tiers  capitaine  de  nostre  temps  Delphi- 
nois  a  esté  le  capitaine  Franço5'S  Champier, 
natif  du  Pontbeauvoisin,  dont  la   moytié  est 


228  BAVARD 

eu  Savoye,  l'aultre  moytié  au  Daulpliiné.  Ces- 
tuy  fust,  du  temps  du  roy  Charles  .viii.,  lieute- 
nant de  cinquante  hommes  d'armes  soubz  le 
seneschal  de  Beauquaire,  lequel  alast  avec  le 
roy  Charles  à  Naples,  et  estoit  homme  grant 
de  corps,  grande  poitrine,  homme  puissant  de 
sa  personne  sur  tous  aultres  de  son  temps  : 
ung  aultre  Pyrrhus  ou  Acliillcs  en  cueur  et 
proesse. 

Quant  le  roy  Charles  eut  prinse  la  cité  de 
Gaieté,  fist  le  Capitaine  du  Chasteau  le  dict 
capitaine  Françoys  Champier,  et  luy  donnant 
charge  de  tout  le  pays  autour,  et  alors  print 
ledict  capitaine  avec  luy  mon  frère  ayné. 

Après  que  le  roy  Charles  eust  délaissé  le 
royaulme  de  Naples,  et  s'en  fut  retourné  en 
France,  le  ro}'  Phederic  si  reprint  Kaples,  la 
Poille,  Calabre,  Salerne  et  aultres  cités  du 
pays  ;  si  vint  bouter  le  siège  devant  Gaieté,  là 
où  ne  firent  riens,  car  ledit  capitaine  tint, 
maulgré  tous  les  Napolitains,  presque  deulx 
ans  le  chasteau  de  Gaieté.  Si  les  rebouta  plu- 
sieurs foys,  et  ne  l'eussent  jamais  prins  par 
force,  et  tant  qu'ils  eurent  vivre,  tindrent 
Gaieté. 


BAYARD  229 

Mais  le  capitaine  qui  tenoit  la  ville  de  Gaieté 
fit  composition  avec  les  Napolitains,  et  ne 
volust  oncques  à  ce  consentir  le  capitaine  du 
chasteau  Champier.  Et  tint  le  chasteau  bien 
dix  moj's  après  que  la  ville  fust  rendue. 

Durant  ce  temps,  le  roy  Charles  estoit  en 
France,  lequel  morust  bientost  après.  Quant 
le  capitaine  Champier  entendist  et  congneust 
qu'il  ne  pouvoit  avoir  secours  du  roy  et  que 
les  vivres  leur  defïailloient,  non  obstant  ce 
que  les  ennem3's  cuydoient  qu'ilz  eussent  vivres 
assés,  si  fist  le  capitaine  Champier  une  com- 
position avec  les  Neapolitains  moult  à  son 
avantaige,  c'est  que  les  Françoys  s'en  iroient 
avec  tous  leurs  biens,  et  meneroient  avec  eulx 
tous  leurs  prisonniers.  Laquelle  chose  fust 
conclue.  Mais,  ainsi  que  le  capitaine,  qui  estoit 
homme  preulx  et  hardy,  puissant  de  corps, 
plein  de  cholère,  voulut  monter  sur  mer,  les 
Neapolitains,  comme  faulx,  desloyaulx  et 
meschans  à  grosse  puissance,  volurent  corir 
sur  les  Françoys  et  les  defïaire. 

Mais  le  capitaine,  comme  ung  aultre  Her- 
cules de  Lybie,  avec  ses  gens  qui  estoient  bien 
petit  nombre,  comparé  aux  NeapoHtains,  les 


2  30  BÂYARD 

reboutat  d'uue  si  merveilleuse  fureur,  qu'il  en 
clef  fit  ung  grand  nombre,  et  le  résidu  bouta  en 
fuitte. 

Quant  le  capitaine  vit  les  ennemys  ainsi 
fouyr,  si  se  mist  sus  mer  avec  cinq  cens  hom- 
mes de  guerre  sur  ung  navire  que  l'on  nommoit 
la  Motonière.  vSi  prindrent  la  haulte  mer  ; 
mais  fortune,  la  triste  mère  de  douleur  et 
affliction  inconstante  et  ténébreuse,  leur  fust 
contraire.  vSi  avoit  le  capitaine  avec  luy 
ung  conte,  gros  seigneur  du  royaulme  de  Naples, 
prisonnier  sien,  lequel  il  vouloit  mener  en 
France  avec  luy,  comme  j'ay  peu  sçavoir  par 
aulcuns  qui  se  estoient  saulvés  avec  le  capi- 
taine, dict  Blachon. 

Ce  seigneur  prisonnier  neapolitain,  comme 
homme  hors  du  sens,  entreprint  de  nuyt  faire 
plusieurs  pertuys  au  fond  du  navire  en  plu- 
sieurs lieulx,  laquelle  chose  il  fist,  et  par  ainsi 
le  navire  s'emplist  d'eaue,  ignorans  les  gouver- 
neurs et  mariniers.  Dont  périrent  bien  cinq 
cens  hommes  en  mer,  avec,  comme  l'on  di- 
soit,  tout  le  trésor  de  Gaieté  qu'ilz  portoient 
avecques  eulx.  Et  eschapperent  aulcuns  avec 


BAVARD  23 1 

tonneaulz  pour  ce  qu'ilz  estoient  assez  près  de 
terre,  dont  eschappat  ung,  dict  Blanchon. 

Et  périt  le  capitaine  Françoys  Champier, 
dont  fust  ung  merveilleulx  dommaige.  Car 
oncques  Eumenes  Cardianus,  ny  Phocion  Athé- 
nien, ou  vrayement  Timoléon  de  Corinthe  ne  fu- 
rent oncques  plus  vaillans  aulx  armes,  ny  plus 
studieulx  à  bien  régir  la  chose  publicque  que 
fust  de  son  temps  ce  noble  capitaine  Françoys 
Champier.  Avecques  cestuy  capitaine  mourust 
mon  frère  ayné,  Pierre  Champier,  et  ce  a  esté 
la  cause  que  de  ceste  histoire  puys  mieulx 
estre  recors,  et  l'ay  bien  ycy  voulu  descripre, 
pource  que  des  batailles  ou  gestes  antiques  on 
ne  peult  vrayement  parler,  mais  seulement  de 
celles  de  nostre  temps. 

Le  quatriesme  capitaine  et  entre  tous  aultres 
le  plus  aymé,  tant  de  la  noblesse  que  du  popu- 
laire, sans  reprehension,  sans  tyrannie,  sans  ava- 
rice, sans  convoitise,  sans  trahysonny  tromperie, 
aymant  Dieu,  son  prince  et  la  chose  publicque, 
des  aulmoniers  le  père,  de  libéralité  le  maistre, 
qui  donnoit  quant  il  a  voit  besoing  que  on  luy 


232  BAYARD 

donnast,  comme  j'ay  dessus  dict  d'icelluy 
auquel  donnast  à  Naples  dix  mille  frans,  lequel 
pour  lors  n'avoit  pas  dix  mille  deniers  de  reste, 
c'est  le  preulx,  bénin  et  charitable  chevalier 
Bayard,  duquel,  pource  que  je  n'ay  assés  aulx 
livres  cy  devant  faicte  mention.  Et  spéciale- 
ment d'icelles  dont  j'ay  peu  par  gens  dignes  de 
crédence  avoir  congnoissance,  m'en  desporte 
d'en  plus  parler,  laissant  à  ceulx  qui  après  nous 
de  luy  vouldront  escripre  lieu  et  matière  de 
amplyer  son  histoyre,  car  il  est  difficile  chose 
à  bien  commencer  et  facile  à  la  parfaire, 
comme  dist  Aristote  en  ses  Elenches  :  Princi- 
pium  plus  est  quant  dimidium  totius,  le  bon 
commencement  est  plus  que  n'est  la  moytié 
du  tout. 

Je  délaisse  plusieurs  aultres  capitaines  qui 
sont  sortis  du  Daulphiné,  comme  du  capitaine 
Chatelar,  Ravel,  le  noble  Maugeron,  et  aultres 
plusieurs.  Quant  à  ceulx  qui  sont  en  vie,  n'ay 
proposé  en  faire  aulcune  mention,  car,  comme 
j'ay  dict  icy  dessus,  en  ensuyvant  la  sentence 
de  Selon,  nul  n'est  digne  estre  loué  avant  sa 
mort,  qu'est  la  chose  qui  m'a  gardé  des  vivans 


BAYARD  233 

tscripre.  Car  la    fin   est  icelle  laquelle   donne 
lustre  ou  obscurité  aulx  histoyres. 

Annibal  fust  preulx  en  sa  vie  ;  mais  il  n'est 
pas  dict  eureulx,  car  sa  fin  fust  triste  et 
dolente.  Celle  aussi  de  Mithrydates,  et  celle 
de  Jule  César  furent  dolentes  et  piteables. 


^  Aulcunes  maisons  nobles  duDaiilphiné, 
desquelles  ay  eu  aulcune  congnoissance. 

DE  la  maison  de  Clermou,  de  la  maison  de 
Poitiers,  de  la  maison  de  Tornon,  de 
Maubet,  de  Sasonnaige,  des  Alemans,  de  Grolee, 
de  Bosusel,  du  Fay,  du  Bochage,  de  Romanien, 
des  Guyfreys,  de  Montenar,  de  la  Beaume 
d'Autun,  de  la  Garde,  de  Chasteauneuf,  de 
Chandieu,  de  Sainct  Prie,  de  Beaumont,  de 
Theys,  de  Terrail,  de  Morges,  du  Dichansieu, 
de  Maugerons,  de  Ravel,  de  Martelz,  de  Tliar- 
des,  de  Mantone,  de  Pui  Martin,  de  Yseram, 
de  Granges,  de  Vatillin,  d'Arses,  de  Varses, 
de  Comiers,  de  Claveson,  de  la  Baume  Corni- 
lion,  de  Conilieu,  de  Yeres,  de  Sarieres,  des 
Jofreys,  de  la  Balme. 

De  ceulx  du  Daulphiné  gentilzhommes  qui 
moururent  à  la  bataille  de  Monlhleri  et  aulx 
aultres  batailles,  dont  peux  lire  l'hystoire  en 
l'esglise  sainct   André  à  Grenoble,  où  eit  la 


BAYARD  235 

figure  d'iceulx  en  icelle  esglise,  lesquelz  onc- 
ques  ne  volurent  délaisser  le  roy  leur  souverain 
seigneur  comme  firent  plusieurs  aultres  et 
elirent  plutost  la  mort  que  vouloir  fouyr,  je 
m'en  tays  pour  le  présent,  pource  que  je  n'ay 
le  loysir  à  ce  faire, 

Doncques,  seigneurs  qui  ceste  histoyre  lires, 
prenés  les  parolles  non  à  la  rigueur  de  l'hys- 
toire,  mais  selon  mon  bon  vouloir,  et  ainsi  que 
l'ay  sceue  par  gens  dignes  de  croire.  Et  puis 
dire  de  cette  liistoyre  comme  disoit  le  philo- 
sophe Xenophon  en  l'hystoire  de  Cyrus,  roi  de 
Perse,  qu'il  l'avoit  escripte  non  seulement 
pour  la  vérité  d'icelle  hystoire,  mais  aussi  pour 
donner  à  congnoistre  et  demonstrer  aulx  jeu- 
nes gentilzhommes  et  princes  comme  ilz  doi- 
vent régir  le  peuple  quant  Dieu  leur  donne  la 
grâce  de  régner.  Ainsi  ay  escript  ceste  histoyre 
d'ung  si  noble  chevalier  pour  demonstrer  aulx 
nobles  la  façon  et  manière  de  bien  vivre  en  la 
science  et  doctrine  militaire.  Et  c'a  esté  mon 
intention  principalle,  car  le  noble  Bayard,  à 
ceste  heure,  n'a  aulcun  vouloir  ni  indigence 
de  nostre  louange  ny  gloire,  car  nostre  hys- 


236  BAYARD 

toire  iiy  commendation  de  luy  ne  servent  de 
rien  à  son  ame  au  royaulme  céleste  ;  mais 
pourra  servir  à  nous  et  à  ceulx  qui,  après 
nous,  viendront  en  ce  monde. 


^   Le    quart   livre.    Des   louanges   et 

COMPARAISONS  DU  NOBLE  BAYARD  AULX 
ILLUSTRES  CHEVALEUREUX  ET  PREULX  AN- 
CIENS. 

^  Comparaison  du  Carthagien  et  preulx 
A  nnibal  et  de  Bayard. 

LES  grosses  gestes  de  Aniiibal  et  du  noble 
Bayard,  qui  les  vouldroit  ensemble  confé- 
rer, voir  seulement  en  choses  de  guerre  et 
bellicques,  ne  les  fera  semblables  es  premières  ; 
mais  aulx  preulx  et  nobles  princes  les  fera 
esgaulx,  lesquelz,  non  obstant  ce  que  en  leur 
pays  et  ailleurs  ayent  eu  plusieurs  adversaires 
et  emulateurs,  lesquelz  eussent  enuyé  de  leur 
gloire,  de  leurs  prouesses  et  conseil,  ce  nonobs- 
tant ont  faict  plusieurs  faictz  dignes  de 
mémoire. 

Annibal  quant  il  eust  vaincu  et  defïaict 
ceulx  de  Segonte,  vint  en  Italie  et  fist  la  guerre 
aulx  Romains,  et  vint  bouter  le  siège  devant 


238  BAYARD 

Rome.  Ba>ard,  estre  venu  à  Naples,  combatist 
contre  le  plus  fort  et  noble  Espaignol.  Et  si 
Hannibal,  par  la  vertu  de  son  armée,  deffit 
les  Sagontiens  et  vint  à  Rome,  c'est  plus  forte 
chose  combattre  seul  contre  seul,  de  personne 
à  personne,  que  par  le  moyen  de  sa  nation  et 
moyennant  plusieurs  hommes. 

Annibal  est  moult  loué  que,  à  la  bataille  de 
Cannes,  il  vainquist  les  Romains  ;  mais  il  est 
moins  à  louer  qu'en  celle  bataille,  comme  dict 
Plutarche,  il  ne  sceust  user  de  sa  victoire.  A 
plus  grant  honneur  est  le  noble  Bayard,  qui 
oncques  ne  se  trouva  en  victoire,  que  d'icelle 
il  ne  fust  loué  à  la  poursuyvre. 

Annibal,  et  si  en  Campainie  et  en  Apolie  il 
effeminat  son  armée,  qu'est  à  vitupérer  à  ung 
chief  de  guerre.  A  plus  forte  raison  est  à  louer 
le  noble  Bayard,  qui  oncques  ne  perdit  riens 
par  faulte  d'exercice  ny  par  négligence. 

Annibal  brusla  aux  tentes  ung  noble  dict 
Arpinas  par  cautelle,  avec  sa  femme  et  ses 
enfans,  et,  en  descendant  en  Italie,  au  temple 
de  Junon,  fist  tuer  et  occir  plusieurs,  lesquelz 
s'estoient  retirés  pour  seurté  de  leurs   person- 


BAYARD  289 

nés.  Certes,  par  le  contraire,  le  noble  Bayard, 
en  toutes  guerres  et  batailles  il  a  esté  modéré, 
et  en  la  victoire,  très  hardy  et  fier,  et  après 
la  victoire,  clément,  piteable  et  charitable.  De 
sa  libéralité  et  chasteté,  il  appert  à  son  hoste 
et  hostesse  et  à  leurs  filles  en  la  \actoire  de 
Bresse,  comme  dessus  est  dict. 

Annibal  fit  des  choses  grandes  et  plusieurs 
belles  victoires,  vray  est  que  toutes  icelles 
furent  dommaigeables  à  la  cité  de  Cartaige. 
Bayard,  par  le  contraire,  car  la  chose  publicque 
du  Daulphiné  tousjours,  de  son  vivant,  aug- 
mentai et  le  peuple  et  justice  maintint,  dont  il 
estoit  chief . 

Par  quo}'-  appert  que,  quant  aulx  armes 
furent  semblables,  quant  aulx  meurs,  Bayard 
surmonta  Annibal  par  plus  que  de  moytié. 

Tous  deulx,  dehors  leur  nation  et  province 
morurent  et  finirent  leur  vie.  Mais  Annibal  en 
exil  mourut  et  chassé  des  siens  et  de  son  pays. 
Et  Bayard,  plaint  sur  tous  aultres,  non  seule- 
ment des  siens,  mais  de  toutes  nations  qui  de 
luy  avoient  ouy  faire  mention. 


^  Comparaison  de  Scipion  Aphricain  et 
de  Bayard. 

SCIPION  aphricain  vainquis!  quatre  nobles 
capitaines,  dont  le  principal  fut  Annibal. 
Bayard,  deulx  autres,  non  seulement  vainquist 
mais  l'ung  occit,  et  l'aultre  surprist;  le  pre- 
mier, Espaignol,  dit  Alonce,  le  second  le 
seigneur  Prosper  Colone,  Romain.  Et  luy 
avecques  Orose,  vertueusement  treze  Espai- 
gnolz  combastit,  qu'est  plus  que  capitaines 
vaincre. 

Scipion  est  à  louer,  qui  oncques  ne  refusa 
ne  desnya  homme  à  combattre.  Bayard  plus 
est  à  louer,  qui,  par  tous  lieulx,  cherchoit 
combatz.  Vrai  est  que  tousjours  au  campt 
boutoit  paix  entre  les  gensdarmes  et  si  doulce- 
ment  par  les  champs  menoit  et  conduisoit  sf-s 
gens,  que  sa  compaignie  sembloit  mieulx  reli- 
gion que  guerre. 

Scipion    hors    son    pays  mourust.    Bayard 


BAVARD  241 

aussi.  Scipion,  par  son  vouloir,  mourust  en 
exil.  Bayard,  soy  retirant  et  gardant,  condui- 
sant ses  frères  françoj^s,  mourust.  Scipion, 
noble  gentil,  mourust.  Bayard,  très  noble 
chrestien  à  Dieu  son  esperit  rendit. 


BAYARD  16 


^  Comparaison  de  Bayard  à  Theseus. 

THESEUS  est  à  louer  quant,  pour  gloire 
avoir,  délaisse  Athènes  où  il  estoit  en 
moult  grande  honneur,  et  eust  peu  régner  en 
Traezene,  région  de  Grèce,  mais  pour  plus 
grande  gloire,  chassa  et  desconfit  Cj'ron  et 
Procuste  et  plusieurs  aultres  tirans  qui  des- 
truysoient  toute  la  Grèce.  Bayard  plus  est  à 
louer,  qui  deffendit  Mesières  de  la  tirannye 
germanique  et  du  tirant  Francisque,  qui  estoit 
pire  que  Ciron  centaure,  ny  Procuste  Grégeois. 

Theseus,  pour  la  chose  publicque,  et  pour 
délivrer  de  captivité  la  cité  d'Athènes,  comba- 
tist  contre  le  monstre  Minothaure  au  royaulme 
de  Crète.  Bayard  n'est  pas  moins  à  louer,  qui, 
tout  malade  avec  la  fièvre,  combatist  le  fort 
capitaine  espaignol  Alonce,  pour  saulver  son 
honneur  et  des  Françoys,  ses  frères. 

Theseus  fist  la  guerre  contre  les  Amazones 
et  les  deffist.  Bayard,  des  fors   Germains,  se 


BAYARD  243 

deffendit  et    à  la    fin  ]es  chassa,  et  eu  partie 
deffit. 

Theseus  en  une  fosse  tumba  et  ainsi  mou- 
rust.  Bayard,  noblement  en  gardant  ses  amys 
et  pour  son  pays,  comme  bon  clirestieu,  noble- 
ment rendit  à  Dieu  l'esperit. 


^  Comparaison  et  imitacion  de  Bayard 
an  bon  roy  David. 

LE  roy  David,  d'entre  tous  les  preulx,  fut 
le  plus  dévot  et  le  plus  souvent  en  oraison. 
Baj^ard,  entre  capitaines,  fust  le  plus  desdié 
en  oraisons,  et  eust  plutobt  désirée  la  mort 
que  aulx  esglises  permettre  faire  aulcune  vio- 
lance  en  sa  présence  ;  lequel  aymoit  moult 
tous  religieulx  et  gens  de  devocion. 

David,  miraculeusement,  et  par  commande- 
ment divin,  le  fort  géant  Golias  d'une  funde 
mist  à  mort.  Bayard,  d'une  courte  dague  et 
avec  la  fièvre,  tua  le  vaillant  Espaignol  Alonce, 
lequel,  après  sa  mort,  moult  il  pleura. 

David,  sur  tous  aultres,  estoit  charitable, 
aulmosnier,  non  seulement  libéral,  mais  magna- 
nime. Bayard,  sur  tous  aultres  de  son  temps, 
estoit  le  plus  piteable,  libéral  sur  tous  aultres 
capitaines,  lequel  par  tropt  grande  libéralité 
rien  ne  se  laissoit,  et  oncques  ne  refusoit  à 
homme  chose  qui  fust  en  sa  puissance,  comme 
une  ioys,  luy  estant  à  Naples,  eust  une  con- 


BAYARD  245 

fiscation  laquelle  valloit  par  extime  comme  de 
huict  à  dix  mille  fraictz,  et  ung  gentilhomme 
jeune    luy  dict  : 

—  Seigneur  Bayard,  si  Dieu  m'eust  faict 
une  telle  fortune  d'avoir  tel  butin,  me  semble 
que  je  ne  seroys  jamais  pouvre  ne  indigent, 

—  Certes,  dit  Bayard,  à  ce  ne  tiengne  que 
ne  soyés  homme  de  bien  et  hors  indigence  ; 
or,  prenés  le  butin  que  tant  extimés,  je  le 
vous  donne. 

A  donc   respond  le  gentilhomme  : 

—  Certes,  capitaine,  je  ne  l'ay  pas  envers 
vous  mérité,  je  me  contenteroy  bien  à  moins. 

—  Certes,  dist  Bayard,  affin  que  ne  trou- 
vés aulcune  excuse  que  ne  soyés  homme 
de  bien,  vous  aurés  le  tout. 

Dont  furent  tous  les  assistans  moult 
esbahys  de  la  libéralité  de  Bayard,  lequel 
n'estoit  pour  lors  guiere  riche,  et  en  avoit 
bon  besoing. 

David  vieulx  roy  et  en  sa  vieillesse  et  en 
son  lict  mourust.  Baj'ard,  pour  la  chose  pu- 
blicque  defïendre,  en  grosse  pénitence  de  ses 
péchés  et  contricion  toujours  rendant  grâces 
à  Dieu,  son  esperit  au  Créateur  rendist. 


^  Comparaison  du  noble  Bayard  au  fort 
homme  Sanson. 

SANSON,  sur  tous  aultres,  fust  le  plus  fort, 
qui  oncques  ne  fust  vaincu  de  homme,  pour 
la  force  qu'il  avoit  non  humaine,  mais  par 
grâce  de  Dieu  à  luy  especialement  donnée, 
Bayard  oncques  en  combat  ne  fust  vaincu, 
ny  pour  homme  ne  recula  arière,  lequel  avoit 
force  humaine  et  non  par  grâce  especialement 
et  consequemment  donnée  que  on  sceust. 

Sanson  fust  par  une  femme  deceu  et  par 
une  femme  sa  force  perdist.  Bayard  par  femme 
oncques  ne  fust  deceu  et  pource,  sans  espouser 
femme,  mourust. 

Sanson,  avecques  une  mâchoire  d'asne,  mille 
hommes  occisl.  Ba3"ard,  avec  une  espée  le 
pont  au  Garillan  contre  deulx  cens  hommes 
seulet  garda. 

Sanson  tous  les  Philistins  et  luy  aussi 
en    tirant    à    luv   la    colonne    soustenant    la 


BAYARD  247 


maison  se  occist.  Bayard,  en  dix  mille 
hommes  préservant  de  mort,  par  ses  ennemys, 
d'ung  coupt  d'acquebute  blecé,  quelque  peu 
d'espace  de  temps  après  l'ame  à  Dieu  rendit. 


^  Comparaison  du  noble  Bayard  à  Judas 
Machaheus. 

JUDAS  Machabeus  fust  preulx  en  deffendant 
tousjours  le  peuple  d'Israël.  Bayard,  par  ses 
prouesses,  a  deffendu  le  peuple  de  France. 

Judas  Machabeus  occist  Appolonium  de 
Samarie,  lequel  estoit  moult  fort  et  puissant, 
et  toute  son  armée.  Bayard  occist  l'Espaignol 
Alonce,  et  si  chassa  le  tirant  Francisque  devant 
Mesières. 

Judas  Machabeus  tua  aussi  vSeron,  prince 
de  l'armée  de  Syrie.  Bayard,  au  contraire, 
saulva  et  osta  le  chevalier  des  mains  des  Hen- 
nuyers  à  la  journée  dicte  des  espérons  en 
Picardie. 

Judas  Machabeus  chassa  les  gentilz  qui 
vouloient  destruire  Israël.  Bayard  chassa  les 
Alemans,  qui  volaient  France  destruire,  et  en 
ruina  plusieurs. 


^  Comparaison  du  chevalier  Bayard  àRoland. 

ROLAND  de  son  temps  fust  le  plus  estimé 
aulx  armes.  Bayard,  de  nostre  temps,  a 
esté  non  seulement  aulx  armes,  mais  en  toutes 
vertus  sur  tous  aultres  chevaliers  aymé  et 
estimé,  non  seulement  des  nobles,  mais  aussi 
du  peuple. 

Roland  combatit  contre  plusieurs,  tant 
Espaignolz  que  Françoys.  Bayard  a  combatu 
contre  Ceciliens,  Espaignolz,  Alemans,  Italiens 
et  Françoys. 

Roland  ung  seul  roy  de  France,  Charles  le 
grant  servit.  Baj^'ard,  troys  roys  de  France, 
Charles  huictiesme,  lyoys  douziesme  et  Fran- 
çois premier  de  ce  nom  a  noblement  servy, 
soubz  eulx  a  eu  plusieurs  charges. 

Roland  soy  deffendant  et  ies  compaignons 
françoys  contre  la  trahison  des  Espaignolz,  de 
soif  à  Roncevaulx  aulx  montaignes  Pirenées 
mourust.  Bayard,  so}^  retirant,  et  préservant 
l'armée  françoyse  en  I^ombardie,  non  de  soif, 
mais  par  coupt  de  hacquebute,  mourust. 


^  Comparaison   du   vaillant  Bayard  au 
preulx  Godefroy  de  Billon. 

GODEFROY,  en  sa  jeunesse,  à  l'appétit  de 
l'empereur  Othon,  contre  un  Aleman  en 
Saxone,  combatist  et  à  la  fin  le  occist.  Bayard, 
sous  le  roy  Loys  douziesme,  Alonce,  le  noble 
Espaignol,  au  ro^^aulme  de  Naples,  en  comba- 
tant  le  occist. 

Godefroy,  Jlierusalem  par  force  conquesta 
et  print.  Bayard,  Mesières  contre  toute  la  force 
de  l'empereur  d'Alemaigne  garda  et  defïendit. 
Godefroy,  ung  an  après  la  conqueste  de 
Jherusalem,  mourust  et  à  Dieu  son  ame  ren- 
dit. Bayard,  après  plusieurs  conquestes  en 
Lombardie,  ses  amys  deffendant,  à  Dieu  avant 
sa  mort  son  ame  recommanda  et  l'esperit 
rendist. 


^  Comparaison  du  chevalier  Bayard  au 
preulx  et  hardy  chevalier  monsieur  de  La 
Palisse,  7nareschal  de  France. 

DE  nostre  temps  et  congnoissance,  avons 
congneu  deulx  vertueulx  chevaliers  moult 
extimés,  non  seulement  en  France,  mais  aussi 
aulx  Espaignes,  Italie,  Cécile,  Germanie  et 
France.  Et  pour  ce  que  de  ces  deulx  ay  eu  la 
congnoissance,  en  peulx  plus  certainement 
mon  opinion  dire. 

Le  seigneur  de  La  Palisse  estoit  grand  de 
corps  et  beau  sur  tous  aultres.  Bayard  estoit 
nerveux,  fort  de  corps,  droict  chevalier,  legier 
de  sa  personne. 

Le  seigneur  de  la  Palisse  estoit  hardy  che- 
vaher,  hardy  de  couraige,  puissant  de  corps,  et 
aulx  armes  mourust  instru^^t.  Bayard,  doulx, 
gracieux,  bening,  des  pouvres  gc;ndarmes  le 
père. 

Le  seigneur  de  la   Pahsse,  aulx  armes  fier, 


202  BAYARD 

de  cueur  en  paix  doulx  et  gracieulx.  Bayard, 
en  bataille,  cueur  de  lyon  ;  après  la  victoire, 
cueur  de  brebis,  bening  et  charitable. 

Le  seigneur  de  La  Palisse,  marié  deulx  foys 
fut,  lequel  a  laissé  après  luy  postérité  belle  et 
à  luy  semblable  comme  humain,  Bayard  onc- 
ques  ne  volust  estre  lyé  ny  subget  aulx  femmes 
et  non  comme  humain  au  monde,  n'a  volu 
vivre  ny  par  postériorité  régner,  mais  comme 
ange  au  ciel  a  volu  monter. 

Le  seigneur  de  La  Palisse  mort  est  en 
guerre  et,  pour  son  roy  defïendre,  a  plustost 
volu  mourir  que  l'abandonner;  de  coupt  de 
hacquebute  fut  frappé  et  par  plusieurs  coptz 
fut  de  son  cheval  abatu.  Bayard  aussi,  pour 
l'honneur  de  son  roy  garder,  et  ses  frères 
defïendre,  en  retraicte  de  guerre  mourust. 

Ces  deulx  vaillans  chevaliers  et  compaignons 
furent  semblables  en  plusieurs  manières,  et  en 
la  vie  et  en  la  mort.  Tous  deux  furent  capi- 
taines soubz  troys  roy  s  :  Charles,  Loys  et 
Françoys.  Tous  deulx,  de  leur  temps  les  plus 
renommées,  et  des  gendarmes  aimés  ;  tous 
deulx    avoient   cent   hommes    d'armes    soubz 


BAVARD  253 

eulx  ;  tous  deulx  avoieut  par  leurs  mérites 
acquis  l'ordre  de  chevalerie  et  de  Sainct  IVIi- 
chiel,  et  si  en  la  vie  furent  semblables,  la  mort 
aussi  fut  semblable. 

Le  noble  Bayard,  en  la  retraicte  des  Fran- 
çoys  estant  le  dernier  et  conduisant  l'armée, 
fust  frappé  d'ung  copt  de  hacquebute,  des- 
cendit de  cheval,  et  ung  temps  après,  rendit 
l'a  me  à  Dieu.  Aussi  le  seigneur  de  La  Palisse, 
en  bataille  deffendant  le  roy  son  maistre,  fust 
frappé  de  coupt  de  hacquebute  et  tumba  de 
cheval  à  terre,  où  bientost  mourust. 

De  ces  deux  chevaliers,  pour  le  présent  m'en 
déporte  de  plus  parler,  car  les  gestes  ont  esté 
si  magnifiques  que  mon  papier,  mon  ancre,  ny 
ma  plume  ne  sont  assés  fortz  à  iceulx  des- 
cripre,  ny  mon  entendement  débile  ne  pourroit 
comprendre,  et  bien  fauldroit  l'esloquance  de 
Cicero,  ou  vraj^ement  de  Dtmosthenes  à  bien 
et  duement  leurs  gestes  descripre. 

Je  n'ay  pas  voulu  comparer  le  noble  Bayard 
à  Jule  César  ny  à  Hector.  Pource  que  César 
fust  contre  la  chose  publicque  romaine. 
Bayard,  du  contraire,  a  tousjours  deft'endu  le 


254  BAYARD 

bien  public  de  France.  Et  pource  aussi  que 
aulcuns  ont  préféré  Pompée  à  César.  Quant 
de  Hector,  aulcuns  ont  volu  dire,  comme  Dyon 
de  Crète,  que  c'estoit  hystoire  fabuleuse,  par 
laquelle  cause,  ne  l'ay  volu  icy  mettre. 


^  lyE  CINQUIESME  UVRE  DU  NOBI,E  BAYARD, 
DE  SA  NATURE  ET  DE  SES  MEURS,  LEQUEI,  SB 
PEUIvT  DIRE  LE  MIROUER  DE  NOBLESSE  ET 
COMMEMORATION    DES    CHOSES    DESSUSDICTÈS. 

^  De     la    généalogie    et     naissance    de 
Bayard.  Chapitre  premier. 

BAYARD,  Allobroge,  que  maintenant  est  dict 
Daulphiné,  fust  né  entre  deulx  merveil- 
leuses montaignes,  l'unt  de  l'aultre  distantes 
d'une  lieue  françoyse.  Jardin  fertile  plein  de 
fontaines  et  arbres  portans  fruictz  odoriferans 
de  plusieurs  manières.  Fils  de  Nayme  Terrail 
et  de  Helayne  Desalmans,  le  père,  moult  de 
grande  stature  et  bien  formé  de  membres,  la 
mère,  petite,  pleine  de  cueur  et  de  noble  cou- 
raige,  lyC  père  estoit  descendu  de  Pierre  Ter- 
rail  qui,  du  temps  des  roys  Charles  septiesme 
et  siziesme,  vesquist  et  fist  plusieurs  faitz 
d'armes  sur  tous  aultres  Allobroges,  duquel 
fust  dicte  l'espée  Terrail. 


2  56  BAYARD 

De  la  nativité  du  noble  Bayard,  selon  que 
le  scavant  astrologue  Julius  Firmicus  la  des- 
cript  et  que  selon  la  complcxion  que  luy  ay 
congneue,  peult  estre  ainsi  descripte  :  En 
l'ascendant,  Aquarius,  Mars,  Mercurius,  Vénus. 
En  la  seconde  maison,  in  piscibus.  En  la  cin- 
quiesme,  Luna  in  geminis,  en  la  septiesme, 
Juppiter  in  leone  ;  en  la  IX,  Saturne  in  libra. 
Cette  nativité,  Julius  Firmicus  afferme  qu'elle 
signifie  homme  d'ung  beau  et  plaisant  lan- 
guaige,  d'ung  moult  bel  engin,  lequel  est  propre 
à  toutes  choses  faite,  et  rien  à  luy  impossible, 
qui  soit  en  la  puissance  humaine. 


^  De  la  contenance,  gravité  et  familiarité 
de  Bayard.  Chapitre  deuziesme. 

LE  noble  Bayard  en  sa  jeunesse  fust  hon- 
teulx,  doulx  et  gracieulx,  humble,  cour- 
toys  à  ung  chescun,  nul  oncques  ne  le  veist  en 
fureur,  n}^  eu  yre  grande.  Il  estoit  soubre  sur 
tous  aultres  paiges,  oacques  ne  fust  abusé  de 
femme  que  pour  elle  il  delaissast  ses  affaires 
ny  choses  licites,  et  si  tenoit  quelque  peu  de 
la  nature  melancholique.  Si  estoit-il  à  toutes 
gens  joyeulx,  aymant  compaignie,  esbatemens 
et  choses  plaisantes.  Quant  à  sa  gravité,  elle 
estoit  tous j ours  meslée  de  doulceur  et  affabiHté, 
Et  en  tout  gardoit  ordre.  Il  estoit  bening, 
humain  et  charitable. 


BAVARD  17 


^  La  pérégrination  et  royaulmes  ausqiielz 
Bayard  a  faict  et  forte  armes. 

Chapitre  troiziesmc. 

BAYARD,  de  son  jeune  eage,  fust  nourry 
premièrement  avec  le  duc  des  Allobro- 
ges,  c'est  monseigneur  de  Savoye,  et  puys, 
soubz  le  roy  Charles  liuictiesme,  et  du  temps 
du  dict  roy,  alla  à  Naples  et  demeura  plusieurs 
années  continuellement  aulx  armes  contre 
Espaignolz,  tant  soubz  luy  que  soubz  le  roy 
I/oysdouziesmeenlvOmbardie.  Aussi  a  demouré 
long  temps  et  n'y  a  eu  bataille  de  son  temps 
à  laquelle  il  n'aye  esté,  comme  dessus  est  dict. 
Et  pource  qu'il  avoit  long  temps  porté  les 
armes  contre  la  nation  espannicque,  voulut 
veoir  les  Espaignes,  et  monta  sur  mer  à  la 
Rochelle  et,  comme  pèlerin,  ^ans  se  donner  à 
congnoistre,  alla  à  Sainct  Jacques  en  Galice, 
là  où  il  demeura  aulcun  temps  pour  voir  le 
pays  jusques  à  Sainct  Saulvadour,  retourna  à 
Sainct  Jacques   et,   par  la   mer,   retourna   en 


BAYARD  269 

France.  Il  fust  en  Flandres  et  Breban  avec 
Maximilian,  empereur,  comme  a  est  dict  des- 
sus, et  vint  en  Lorraine,  là  où  je  le  veistz  par 
aulcun  temps  moult  extimé  du  duc  et  de  tous 
les  nobles  du  pays  de  Barroys  et  de  Lorraine, 
Et  luy  donna  monseigneur  de  Lorraine  che- 
vaulx  de  son  arrest  moult  beaulx  et  puissans, 
aussi  luy  fist  moult  beau  présent  et  luy  donna 
et  fist  faire  à  Nancy  belle  vesselle  de  l'argent 
des  mines  du  pays,  laquelle  donna  audict 
seigneur  Bayard,  lequel,  après,  s'en  retourna 
en  France. 


^  Des  vertueulx  ci  principaulx  gentilz- 
hommes  qui  ont  suyvy  aulx  armes  Bayard. 

Chapitre  quatriesme: 

Pi,usiEURS  gentilzliommes  françoj^s  ou  lor- 
rains ont  volu  suyvir  Bayard  pour  les 
vertus  qui  estoient  en  luy,  et  premièrement 
le  capitaine  Pierre  Pon  Daly,  lequel  fist  son 
lieutenant  soubz  la  compaignie  de  monseigneur 
de  Lorraine,  lequel,  après,  quant  le  roy  donna 
cent  hommes  d'armes  à  Bayard,  fust  lieute- 
nant de  la  compaignie  du  dit  seigneur  de  Lor- 
raine, lequel  est  encore  pour  le  présent  le 
seigneur  de  Botiere  ;  long  temps  suyvit  le 
seigneur  Bayard,  si  porta  son  enseigne  et  puys 
le  fist  son  lieutenant  quant  le  roy  donna  cent 
hommes  d'armes  audict  Bayard.  Et  despuis, 
après  la  mort  du  seigneur  de  Bayard,  le  roy 
le  fist  prevost  de  l'hostel.  Le  tiers  fust  le  bas- 
tard  du  Fay,  Lorrain,  lequel  par  long  temps 
pourta  le  guidon  soubz  le  noble  capitaine 
Bayard.  Le  quart  a  esté  le  segneur  dii  Pont , 


BAYARD  261 

filz  de  la  seur  du  chevalier  Bayard,  qui  long 
temps  a  porté  son  enseigne,  et  puys  fust  faict, 
après  la  mort  de  Bayard,  escuyer  de  l'escuyrie 
du  roy,  lequel  seigneur  du  Pont  fust  tué  devant 
Pavye  en  servant  et  dépendant  le  roy,  dont 
fut  moult  grant  dommaige,  car  c'estoit  ung 
gentilhomme  aussi  hardy  et  preulx  aulx  armes 
que  gentilhomme  de  son  temps.  Et  si  Dieu 
eust  voulu  alongner  sa  vie,  estoit  à  présumer 
que  ce  eust  esté  le  second  Bayard  en  France. 
lyC  cinquiesme  fust  noble  Gaspard  Terrail, 
cousin  du  dict  Bayard,  et  de  son  nom  et  de 
ses  armes,  et  estoit  sorti  d'une  maison,  luy  et 
Bayard,  qui  tousjours  a  suyvi  Bayard  son 
cousin,  tant  de  là  les  mons  qu'en  France.  Le 
sixiesme  fut  monsieur  le  baron  de  Sasonnaige, 
lequel  le  capitaine  Bayard  print  à  la  requeste 
de  sa  mère,  dame  moult  vertueuse,  car  ledict 
baron,  pour  lors,  estoit  moult  jeune  et  divers 
en  son  commencement  ;  mais  il  fust  si  bien 
nourri  par  le  noble  Bayard,  qu'il  surmontoit 
tous  les  aultres  gentilzhommes  jeunes  de  son 
temps,  et  estoit  moult  destre  aulx  armes  et 
hardy.  Mais  Dieu  ne  voulust  d'iceluy  prolon- 
guer  la  vie,  dont  fut  dommaige  de  sa  mort  à 


2  02  BAYARD 

tout  le  pays  du  Daulphinoys.  Et  estoit  à  pré- 
sumer que  s'il  eust  vescu,  eust  esté  chevalier 
moult  vertueulx  entre  tous  Daulphinoys.  Plu- 
sieurs aultres,  comme  le  seigneur  de  Sainct 
Quentin,  qui  avoit  la  niepce  de  Bayard  à 
femme,  le  vaillant  Chatellet,  Lorrain,  et  aultres 
I/Orrains,  dont,  pour  cause  de  briefveté,  m'en 
déporte. 


^  Les  proverbes  et  responces  morales  du 
noble  Bayard.  Chapitre  cinquiesme. 

UNE  foys,  ung  gentilhomme  demandoit  à 
Bayard  quelles  possessions  et  biens 
ung  gentilhomme  devoit  laisser  à  ses  enfaus. 
Respond  Bayard  : 

—  Le  père  doibt  laisser  à  ses  enfans  ce  qui 
ne  craint  pluye  ny  tempeste,  ne  force  d'hom- 
mes, ne  justice  humaine:  c'est  saigesse,  vertus. 
Et  doibt  le  père  avoir  la  cure  envers  ses 
enfans  semblable  à  celluy  qui  faict  ung  jardin, 
c'est  de  bien  le  cultiver  et  bonnes  semences 
bouter  et  bons  arbres  planter. 

Ung  aultre  luy  demandant  quelle  différence 
il  boutoit  entre  ung  homme  sçavant  et  igno- 
rant, respondit  : 

—  Telle  différence  que  tu  bouteroys  entre 
le  médecin  et  le  malade. 

Disoit  que  la  plus  grant  seigneurie  que  ung 
seigneur  sceust  avoir,  c'estoit  d'estre  familier 
des  gens  vertueulx,  et  le  plus  grant  mal  avoir 
ses  familiers  vicieulx  et  ignorans,  car  il  n'est 


264  BAYARD 

plus  grande  pestilence  que  audace  et  puissance, 
lesquelz  sont  accompaignez  par  ignorance,  et 
telz  sont  les  subjetz  que  les  seigneurs. 
Ung  aultre  disoit  devant  Bayard  : 

—  Certes,  je  voys  les  biens  mondains  et 
richesses  humaines,  mais  je  ne  vo^^s  poinct 
celle  prudence  ny  saigesse  que  tant  avés  loué 
et  faictes  si  grande  extime. 

Respondit  ; 

—  Certes,  je  ne  me  esmer veille  pas  si,  voyés 
les  biens  terriens,  car  vous  avés  les  yeulx  de 
terre  pour  les  veoir,  mais  n'avés  pas  les  j^eulx 
de  l'entendement  pour  sapience  et  prudence 
veoir. 

Une  foys,  veist  deulx  jeunes  paiges  jurer 
Dieu.  Si  les  reprint  moult  grief vement.  Si  luy 
dict  ung  gentilhomme  : 

—  Seigneur  Bayard,  vous  blasmés  bien  les 
paiges  pour  petite  chose  et  les  reprenés  bien 
rigoureusement. 

—  Certes,  dict  Bayard,  ce  n'est  pas  petite 
chose,  maulvaise  coustume  aprinse  de  jeunesse. 

Plusieurs  aultres  proverbes  moraulx  disoit, 
lesquelz,  pour  le  présent,  sont  dehors  ma  mé- 
moire. 


^  Le  siziesme  livre.  Des  complain- 
tes ET  ORAISONS  A  DiEU  SUR  LA  MORT 
DU    NOBLE   BaYARD. 

^  Oraison    du    seigneur    Bayard    à    sa   mort. 

APRÈS  que  le  seigneur  Bayaid  fust  frapé 
à  mort,  le  seigneur  d'Alegre  qui  estoit 
présent  le  consoloit  tant  qu'il  pouvoit.  Si  luy 
dict  Bayard  : 

—  Je  vous  prie,  ne  me  vueillés  plus  confor- 
ter, car  mon  solas  et  confort  doibt  estre  en 
Dieu  seulement.  Pourtant,  vous  prie  laissés 
moy  parler  et  penser  en  luy,  si  luy  dit  : 

«  Seigneur  Dieu,  amateur  de  nature  hu- 
maine, veuille  moy  par  ta  clémence  mes 
péchés  pardonner  et  me  donner  vraye  amour 
en  toy,  car  suys  certain  que  celluy  qui  te 
ayme  ardemment  plus  legierement  et  plutost 
pervient  à  ton  royaulme.  O  mon  Dieu  tres- 
miséricordieulx,  pardonne  moy,  car  mon  amour 
n'a  pas  en  toy  esté  vrayement  cordiale,  mais 
plus  verbale,  non  vraye,  mais  faincte,  car  mes 


206  BAYARD 

amys  en  leurs  vices  et  péchés  j'ay  soubtenus 
et  ainsi,  je  n'ay  pas,  comme  chrétien,  hay  les 
vices.  O  Jésus,  père  de  pitié,  pardonne  moy 
et  veuille  par  ta  miséricorde  à  la  mort  de 
laquelle  je  sens  les  douleurs,  que  je  puisse 
oblier  amour  humaine  et  que  je  te  puisse  sur 
toutes  choses  aymer,  et  ne  me  veuille  de  ton 
amour  ny  dilection  séparer.  O  Dieu  tout  puis- 
sant, je  n'ay  nul  regret  laisser  ce  mortel 
monde,  lequel  est  plein  de  labeurs  et  tribula- 
tions, et  n'est  digne  la  vie  humaine  estre 
nommée  vie,  mais  plustost  mort  et  péché. 
O  Dieu  souverain,  je  sçay  et  croy  que  l'homme 
ne  doibt  non  plus  craindre  la  mort  humaine 
que  celluy  qui  navigue  en  la  mer,  qui  parvient 
au  pays  auquel  il  vouloit  aller  plutost  qu'il 
ne  pensoyt.  Seigneur  Dieu,  la  mort,  c'est  le 
port  lequel  nous  conduict  au  pays  où  conti- 
nuellement nous  navigons  et  cheminons,  et  si 
le  vent  ou  cas  de  fortune  soubdainement  à  ce 
port  nous  conduit,  nous  n'en  debvons  pas  estre 
desplaisans,  mais  toy  louer  et  mercier.  Sire 
Dieu,  je  sçay  que  la  mort  n'est  aultre  chose 
que  la  fin  de  la  prison  de  nostre  ame,  et  la  fin 
de  nos  labeurs,  application  de  ta  majesté,  la 


BAYARD  267 

lin  de  nostre  pélerinaige  et  la  délivrance  de 
la  maison  ruineuse,  et  la  fin  de  toutes  mala- 
dies humaines  et  évasion  de  tous  perilz,  la 
consumption  de  tous  maulx,  la  solution  du 
debte  de  nature,  retournement  au  pays  que 
aulx  justes  a  esté  promis,  l'entrée  de  gloire, 
et  pource  est  escript  :  meilleur  est  le  jour  de 
nostre  mort  que  n'est  le  jour  de  nostre  nativité 
humaine,  parquoy  ne  crainctz  riens  et  n'ay 
peur  de  la  mort.  Mais,  vSeigneur  Dieu,  je  sçay 
que  la  saincte  escripture  entend  de  la  mort 
des  hommes  justes  et  non  des  pécheurs,  comme 
je  suys,  très  indigne  et  misérable  pécheur, 
lequel  par  mes  immérites  devroye  craindre  la 
mort.  O  seigneur  Jésus,  ta  clémence  et  misé- 
ricorde très  humblement  je  prie,  et  supplie  que 
tu  aye  pitié  de  ta  pouvre  créature.  Et  vueille 
avoir  regard  à  ma  très  grande  fragilité,  et  me 
vueille  conduyre,  non  selon  mes  mérites  très 
indignes,  mais  selon  ta  miséricorde.  Tu  as 
voulu  prendre  mort  et  passion  pour  les  pé- 
cheurs, et  as  dict  que  tu  n'estois  pas  venu 
appeler  les  justes,  mais  les  pécheurs.  Vueille 
toy  souvenir  de  ta  parolle  et  de  ton  evangille 
et   envoyer   les  raictz   de  ta  miséricorde  sur 


208  BAYARD 

moy,  pouvre  pécheur  indigne.  Car,  quant  tu 
futz  près  de  la  mort,  en  ta  passion,  comme 
homme,  tu  eust  peur  et  dictz  :  «  Triste  est 
mon  ame  jusques  à  la  mort.»  Tu,  seigneur,  tu 
eust  peur  par  tristesse  naturelle  d'icelle,  la- 
quelle fust  seulement  en  l'appétit  sensuel  et 
non  selon  le  rational,  selon  lequel  tu  te  con- 
formatz  au  vouloir  de  ton  père,  disant  :  «  Mon 
«  père,  non  pas  selon  que  je  veulx,  mais  selon 
«  ton  vouloir,  fays  de  moi.»  O  Dieu  souverain, 
si  ton  filz  a  crainct  comme  homme  la  mort, 
que  peult  faire  le  pécheur  comme  je  suys  qui 
est  encore  entre  les  mâchoires  de  la  mort.  O 
Jésus,  vueille  moy  pardonner  selon  les  mérites 
de  ta  saincte  passion,  et  iceulx  veuillent  sup- 
pUer  mes  deffaultes,  affin  que,  avec  ta  saincte 
protection  je  puisse  toy  louer  en  la  gloire  éter- 
nellement.» 


If  Oraison  des   nobles  du   Daulphiné   à 
Dieu  pour  l'amedu  noble  chevalier  Bayard. 

DIEU  tout  puissant,  lequel  est  vie  vraye, 
duquel  et  par  lequel  et  au  quel  vivent 
toutes  choses  lesquelles  ont  vraye  vie,  Dieu 
duquel  la  foy  nous  incite,  l'espoir  nous  eslieve  la 
charité  semblable  à  toy,  faictz  seigneur  Dieu 
pardon,  aye  miséricorde,  pardonne  les  péchés 
à  ton  humble  et  obéissant  serviteur  Ba3^ard. 
Seigneur,  vueille  son  ame  bouter  devant  tes 
yeux.  Tu  es  très  riche  en  miséricorde,  très 
large  à  recompancer,  donne  luy  de  tes  biens 
spirituelz,  affin  que  par  iceulx  puisse  servir  à 
toy.  O  tu,  Jésus  qui  es  nostre  rédemption, 
nostre  désir,  nous  te  prions  et  requérons  de 
clameur  grande,  vueille  sainctifier  l'ame  de  ce 
noble  chevaher  Bayard  lequel,  par  la  grâce 
que  luy  avoys  donné,  le  pays  de  Daulphiné  a 
bien  de  son  temps  régi  et  gouverné.  Doulx 
Jésus  tresbening,  charitable,  très  désiré,  nous 
te  prions  qu'il  te  plaise  infondre  de  la  multi- 


270  BÂYARD 

tude  de  ta  doulceur  et  charité  en  l'ame  de 
ce  noble  chevalier.  Seigneur,  aye  memoyre  du 
bon  service  qu'il  a  faict  en  ce  pays  duquel  luy 
avoys  donné  par  ta  grâce  le  gouvernement. 
Tu  es  roy  de  gloire  et  de  toutes  vertus  le 
maistre.  Tu  nous  as  monstre  par  parolles  et 
exemples  gémir,  plorer,  disant  :  Beati  qui 
lugent,  quant  ipsi  consolahuntur ,  Bienheureulx 
ceulx  qui  pleurent  en  ce  monde,  car  ils  seront 
consolés.  Tu  pleuroye  ton  amy  le  Lazare  mort 
et  gettas  tes  larmes  sur  la  cité  laquelle  devoit 
périr,  Jherusalem.  Nous  te  prions  dévotement, 
par  icelles  larmes  que  tu  gettas  sur  la  cité  et 
sur  le  Lazare,  qu'il  te  plaise  avoir  souvenance 
de  l'ame  de  ce  noble  chevalier  Bayard.  Soyt 
son  ame  soubz  ton  umbre,  car  heureulx  sont 
tous  ceulx  qui  habitent  en  ta  maison.  Heureulx 
sont  ceulx  lesquelz  tu  as  esleus  pour  remplir 
ton  royaulme.  Vueille  par  ta  clémence,  Dieu 
tout  puissant,  lequel  est  tro3's  en  personne,  et 
une  par  essence  et  substance,  pardonner  au 
noble  Bayard,  O  saincte  et  sans  macule  vierge 
Marie,  mère  de  Jesuchrist,  prie  ton  filz  pour 
l'ame  de  ce  noble  chevalier.  O  sainct  Michiel, 
sainct   Gabriel,    sainct   Raphaël,  sainct  Uriel, 


BAYARD  271 

o  sainctz  trosnes,  trosnes  des  auges  et  archan- 
ges, patriarches  et  prophètes,  apostres  et 
evangelistes,  martyrs,  confesseurs,  prebstres 
et  lévites,  moynes  et  vierges,  tous  justes  et 
innocens  par  celluy  qui  vous  a  esleu  et  duquel 
par  contemplation  estes  très  joyeulx,  nous, 
nobles  Daulphinoys,  vous  prions  pour  ce  noble 
Bayard  qu'il  vous  plaise  prier  celluy  qui  le 
monde  et  toutes  choses  par  sa  clémence  a  créé 
de  non  rien,  qu'il  luy  plaise  recueillir  l'ame  de 
ce  chevalier  sans  reproche  humaine,  Bayard,  et 
luy  donner  grâce  que  quant  aura  la  vie  céleste, 
puisse  prier  celluy  qui,  par  sa  prudence,  la 
terre  coUoca  au  centre  du  monde,  pour  nous 
icelluy  roy  céleste  prier. 


^  Prière  à  Dieu  pour  l'ame  du  noble 
chevalier  Bayard  par  le  peuple  du  Daul- 
phiné. 

JESUCHRiST,  verbe  du  père,  lequel  est  venu 
en    ce    monde  saulver  les  pécheurs,  nous, 
pouvre  peuple  Daulphinoys,  te  prions,  par  ta 
saincte  passion,  laquelle  as  volu  x)rendre  pour 
nous,    pécheurs,    et    as    volu  ressusciter  pour 
nous  justifier,  te  prions  par  ta  saincte  résur- 
rection que  vueille  ressusciter  du  sepulchre  de 
ce  misérable  monde  le  preulx  et  noble  esperit 
de    nostre    gouverneur,    le     noble     chevalier 
Bayard,  et  luy  donner  par  ta  grâce  partie  de 
ta  résurrection,  affin  que  en  ta  grande  résur- 
rection, puisse  avec  les  eureulx  ressusciter  en 
corps  et  ame.  To}^  Seigneur,  qui  commandatz 
aulx  vens  et  à  la  mer  de  cesser,  et  tout  obeist, 
et  fust  transquilité  sur  mer,  et  cheminas  sur 
les  eaulx  et  undes  de  la  mer,  donne,  seigneur 
Dieu,  à  ton  serviteur  Bayard  ta  miséricorde, 
et  luy  vueille  pardonner  ses  faultes,  car,  s'il 
a    esté   saige   et    prudent,    bening    quant    au 


BAYARD  273 

monde,  devant  toy  ce  n'est  rien  si  ne  procède 
de  ta  grâce,  Soye  donc,  sire  Dieu,  son  defïen- 
seur  contre  tous  ennemys  infernaulx,  et  le 
vueille  louger  avec  tes  anges  et  tous  tes 
sainctz  en  ton  sainct  Paradis,  toi  qui  es  père 
Eternel.  Amen. 


BAVARD  l5 


Oraison  de  l'acteur  à  tous  les  saincts  pour 
l'âme  de  noble  Bayard. 

O  tresheureulx  de  Dieu  serviteurs  qui  desjà 
avés  passé  de  ceste  mer  mondaiue  les  labeurs 
et  perilz,  et  vous  a  donné  Dieu  sa  grâce  de 
parvenir  en  seurté,  en  toute  tranquilité  que 
tousjours  estes  et  serés  joyeulx  et  en  joie  par- 
durable,  je  vous  supplie,  par  la  grâce  que  Dieu 
vous  a  donnée  qu'estes  asseurés  de  vostre 
salut,  soyés  soliciteulx  du  salut  du  noble  che- 
valier Bayard,  je  de  recliief  vous  prie  par 
celluy  qui  éternellement  vous  a  prédestinés, 
par  celluy  qui  telz  vous  a  faictz,  duquel  avés 
la  vision  et  vraye  fruiction,  que  ayés  mémoire 
et  souvenance  de  prier  Dieu  pour  l'ame  du 
noble  Bayard  ;  intercèdes  et  veuilles  orer  pour 
luy  affin  que,  moyennant  vos  bonnes  prières, 
il  puisse  estre  avec  vous  du  nombre  des  bien 
heureulx  et  que,  par  voz  prières,  il  puis  par- 
venir au  vray  port  de  salut  et  de  repoz  etern^^l 
et  paix  continuelle.  AniC7i. 


Lamentation  et  complainte  par  manière  de 
chanson  de  la  mort  du  bon  Bayard,  faicte  par 
les  aventuriers  au  retour  de  Lomhardie,  après 
sa  mort. 

^  Aydés  moy  tous  à  plaindre 
Pouvres  avanturiers, 
Sans  point  vous  vouloir  faindre, 
Ung  si  aoble  pilier. 
C'estoit  le  singulier 
Sur  toutes  les  gendarmes, 
Par  dedans  un  milier, 
Ung  tel  n'avait  en  armes. 

^  Le  jour  de  Sainct  Estroppe, 
Bayàrd,  noble  seigneur, 
Voyant  les  ennemys  en  troppe, 
Il  monstra  sa  valeur. 
C'estoit  par  la  faveur 
De  la  faulce  canaille 
Dont  luy  vint  le  malheur. 
Mauldict  soit  la  bataille. 

^  Plourés,  pouvres  gendarmes 
A  cheval  et  à  pied, 


276  BAYARD 

Car  jamais  d'homme  d'armes 
Ne  vous  en  veinst  pys. 
Il  a  tenu  bon  pied 
Sans  faire  au  roy  tort, 
Dont  à  luy  fust  le  pis, 
Car  gagné  a  la  mort. 

^  Le  vaillant  chev^alier, 
Il  pensoit  nuyt  et  jours 
Comme  pourroit  bailler 
Aulx  gens  du  roy  secours. 
Adonc,  il  print  le  cours 
Contre  ses  ennemys 
Dont  ses  jours  en  son  cours 
Vous  voyés  mes  amys. 

^  Ha  pouvre  Daulphiné, 
Tu  peultz  bien  dire  hélas 
Avant  qu'il  soit  fine, 
Tu  en  seras  bien  las. 
Tu  as  perdu  ton  solas 
Et  encor  derechief 
Tu  peultz  bien  dire  hélas, 
Il  te  couslera  cher. 


Epitaphe  du  bon  chcvaliev  sans  peur  et  sans 
reproche  Bayard. 

Cy  ne  gist  pas,  par  mort   qui   tout  oppresse, 
Le  bon  Bayard  tout  bardé  de  prouesse, 
Decourant  l'aer  des  saulx  de  ses  louanges  ; 
Ainz  vit  tousjours  en  gloire  à  luy  propice, 
Rendant  honneur  à  France,  sa  nourrice. 
Et  grant  merveille  aux  nations  estranges. 

Cy  n'est  couché  en  tristes  funérailles 

Le  bon  Bayard,  grant  maistre  des  batailles, 

Des  fiers  assaultz,  des  combatz  et  alarmes  ; 

Ainçois  triumphe  en  amour  et  pitié 

Qui  ont  contrainct  cruelle  inimitié 

De  l'honorer  enfin  de  plainctz  et  larmes. 

Ce  n'est  pas  mys  eu  basse  sépulture 
Le  bon  Bayard,  chief  d'œuvre  de  nature, 
L'nng  des  parfaictz  qu'il  soit  point  à  la  ronde, 
Ains  est  lassus,  sans  erreur  et  abus. 
Guidant  le  char  du  reluysant  Phebus, 
Environnant  de  ses  loz  tout  le  monde. 


278  BÂYARD 

Icy  n'est  point  en  terre  pourrissant 

Le  bon  Bayard  en  tout  bien  avisant 

Dont  les  valeurs  sont  en  tous  lieulx  diffuses, 

Mais  voile  en  l'aer  avec  Pegasus, 

Prenant  son  vol  drcict  au  mont  Parnassus, 

Pour  restaurer  la  fontayne  des  muses. 

Au  lict  d'honneur  en  parement  de  gloire, 

Tendu  du  ciel  de  céleste  mémoire. 

Le  bon  Bayard  est  enfin  trespassé 

Qui,  en  vertus  a  ceulx  oultrepassé 

Que  l'on  dict  preulx,  triumphant  par  hystoire 

Du  bien  public,  l'amour  seure  et  notoire, 
Des  ennemys  l'effroict  fulminatoire 
De  mort  à  vie  immortelle  est  passé 
Au  lict  d'honneur,  etc. 

Quel  loz,  quel  nom,  quel  tiltre  méritoire 
Peult  Ihas  donner  une  simple  escriptoire 
Sus  ung  papier  de  noir  ancre  trassé 
A  cellu}^  qu'a  tant  de  grâce  embrassé, 
Qui  a  repotz  lassus  comme  on  doibt  croire, 
Au  lict  d'honneur,  etc. 

O  viateur  cy  venu  à  grant  erre 

Pour  honnorer  la  tant  heureuse  terre 


BAYARD  270 

Couvrant  le  corps  qui  rédigé  en  cendre 
Triumphant  plus  que  vivant  Alexandre, 
C'est  de  Bayard  je  te  ditz  pour  tout  veoir, 
En  la  faveur  de  tout  gentil  devoir 
Son  monument  n'estre  ic3^  près  Grenoble, 
Ains  en  ses  faictz  et  toute  bouche  noble. 
Vray  toutefoys  que  cy  soubz  et  enclose 
Amour  de  prince  et  de  publicque  chose, 
Prouesse,  foy,  voy  la  tombe  pour  mieulx 
N'estre  jamais  redempnable  à  tes  yeulx. 


Louange  panageryque  du  nohle  Bayard,  par 
Anthoine  Champier,  fils  de  l'auteur  Aysné, 
faicte. 

^  Si  la  cité  de  Mantoa  est  louée  par  uiig 
poète,  dict  Virgile,  si  Veione,  par  ung  aultre, 
dict  Catule,  si  Tholose  par  ung  nommé  Sta- 
tius,  Bordeaulx  par  ung  dict  Ausone,  Lyon 
par  Lucius  Plotius,  lequel  premier  monstra  la 
rhétorique  latine  aulx  Romains,  si  Caume,  ou 
selon  les  aultres,  Vérone,  par  Pline,  aucteur 
de  la  naturelle  hystoire;  si  sept  cités  de  Grèce, 
Smyrne,  Rhodes,  Colophon,  Salamin,  Jus, 
Argos  et  Athènes  ont  controversié  d'ung  seul 
poète,  Homère,  lequel,  comme  ont  dict  aulcuns, 
estoit  parfoys  lunatique  et  chacune  d'icelles 
nobles  et  très  antiques  cités  dict  et  afferme 
Homère  estre  né  d'icelle  et  avoir  eu  vraye 
origine.  A  plus  forte  et  apparente  raison,  le 
Daulphiné  doibt  louer  Dieu  de  ce  que  ce  noble 
et  preulx  chevalier,  capitaine  Bayard  est  pro- 
créé et  par  naissance  et  origine,  sorti  du  Daul- 
phiné, car  d'autant  que  la  disciphne  mihtaire 


BAYARD  281 

est  préférée  à  poysie,  d'aultant  est  à  préférer 
le  noble  Bayard  à  Homère,  pource  que  poysie 
par  naissance  vient  en  l'homme,  la  discipline 
militaire  et  par  naissance,  et  par  doctrine. 
En  l'art  militaire,  est  nécessaire  prudence,  sans 
laquelle  est  stérile  ;  la  poysie  peult  estre,  et  le 
plussovant,  avec  follie  et  manie.  Si  doncques 
Homère  est  aymé  si  fort  en  Grèce  que  sept  les 
plus  nobles  cités  afferment  estre  ict  lluy  procréé 
d'elles,  à  plus  apparante  raison,  ceulx  du 
Daulphiné  se  doibvent  réjouir  de  la  naissance 
du  noble  Bayard,  et  pour  luy,  à  Dieu  rendre 
grâces  et  prier  pour  son  ame. 


^  Conclusion  de  ce  livre. 

Si  aulcun  demandoit  pourquoy  j'ay  osé 
escripre  les  louanges  et  gestes  de  Baj^ard  après 
sa  mort  et  non  durant  sa  vie,  à  ce  je  respons 
que  l'on  ne  doibt  louer  l'iiomnie  du  temps  qu'il 
est  homme  mortel  ni  en  vie,  pource  que  la 
fin  de  l'homme  est  celle  qui  donne  lustre  à 
ycelluy.  Et  toutes  choses  se  font  à  cause  de 
la  fin,  laquelle  est  la  première  en  intention  et 
la  dernière  par  exécution  et  opération.  Et 
exemple  pouvons  nous  prendre  au  roy  Crésus 
de  Lydie,  qui  estoit  le  plus  riche  roy  du 
monde,  qui  demanda  au  philosophe,  le  saige 
athénien  Solon,  luy  demonstrant  son  trésor 
inextimable,  lequel  estoit  le  plus  heureulx  du 
monde,  cogitant  en  soymesme  Crésus,  qu'il  le 
nommeroit  le  plus  heureulx  à  cause  de  ses 
richesses.  Si  luy  respondit  Solon  : 

—  Je  ne  sçay  homme  sur  terre  vivant 
duquel  on  puisse  dire  vrayement  estre  heu- 
reulx. 

Il  fault  louer  après  la  mort,  et  après  icelle, 
on  congnoist  les  heureulx,  et  non  durant  la 


BAYARD  283 

vie.  Du  roy  Alexandre,  on  ne  le  peult  dire 
estre  heureulx,  car  comme  recite  Plutarche,  sa 
lin  fust  accélérée  par  poyson.  Jule  César,  sa 
fin  fut  violante,  et  fust  tué  de  xxiii  plays 
mortelles,  et  occis  par  ceulx  qui  se  disoient 
ses  amys.  Themistocle  Athénien,  entre  tous 
gregeoys  fust  lionnoré,  lequel  chassa  le  grant 
Xerxes,  roy  de  Perse  qui  avoit  xvii  cens  mille 
Persiens,  avec  dix  mille  gregeoys  ;  mais,  à  la 
fin,  morust  en  exil.  Mithridates,  roy  du  Pont, 
qui  avoit  conquesté  xxii  royaulmes,  à  la  fin 
fust  contra inct  prendre  venin  pour  soy  tuer, 
laquelle  chose  ne  peult  faire,  à  cause  de  son 
antidotayre  duquel  il  avoit  par  longtemps  usé 
et  fust  tué  par  son  serviteur.  Saul,  le  premier 
roy  des  Juyfz,  fust  esleu  de  Dieu  par  le  pro- 
phète Samuel,  mais,  à  cause  qu'il  ne  accomplit 
le  commandement  de  Dieu  contre  les  Amale- 
chites,  fust  misérablement  tué  aulx  montaignes 
de  Gelboe  avec  Johnathas,  son  noble  filz. 

Après  la  mort,  doncques,  il  fault  louer 
l'homme,  et  selon  ycelle,  on  peult  dire  estre 
heureulx  eu  malheureulx.  Des  anciens,  on  peult 
dire  heureulx  le  filz  Adam,  juste  Abel  qui  fust 
tué  par  son  frère  Cain,  Noé  le  juste  et  Abraham 


284  BAYARD 

le  fidèle,  et  Moise  le  piteulx  et  charitable, 
David  le  cueur  ardent  en  oraison  et  de  Dieu 
vray  serviteur  et  amateur.  Quant  aulx  nostres, 
Sainct  Jehan  Baptiste  le  greigneur  en  péni- 
tence entre  tous  aultres,  avec  lu}^  tous  les 
apostres  et  de  Jésus  les  disciples,  Sainct  Martin 
entre  les  confesseurs,  les  quatre  docteurs  de 
l'esglise  catholique  entre  tous  aultres  docteurs 
scientifiques.  Entre  les  roys,  Charles  le  grant, 
Robert  filz  de  Ugue  le  grant,  Sainct  I^oys, 
Sainct  Léonard,  sainct  Ladislaus,  roy  de 
Hongrie,  et  aultres  roys,  desquelz  la  mort  a 
esté  saincte,  de  laquelle  est  dicte  :  Beati  qui 
in  domino  moriuntur.  Heureulx  ceux  c[ui  sont 
mors  en  nostre  Seigneur  et  au  service  de  Dieu, 
et  que,  à  la  fin  de  leurs  jours,  ont  congneu 
leur  créateur  et  pleuré  leurs  péchés  et  onr 
esté  vrays  penitens.  Doncques,  la  sentence  de 
Solon  est  à  louer,  laquelle  est  recitée  par 
Ovide,  poète  illustre,  par  ces  mettres  : 

Sed  scilicet  ultima  semper 
Expectandor  dies  homini  est  ;  dicique  beatus 
Ante  obitum  nemo  suprema  que  funera  débet. 

I/aquelle  sentence  de  Solon  Athénien  cosn- 
gneut  estre  vraye  Crésus,  roy  de  Lydie,  long 


BAYARD  285 

temps  après,  quant  Cyrus,  roy  de  Perse  très 
puissant,  print  Crésus  par  force  darmes  et  le 
volut  faire  brusler.  Alors  cria  trois  foys  Ciesus  : 
«  Solon,  Solon,  Solon.  »  Quant  Cyrus  ouyt 
Crésus,  à  la  fin  seulement,  invoquer  à  son 
a3'de  Solon,  si  luy  fist  dire  et  demander  quel 
Dieu  estoit  Solon,  lequel  tant  seulement  invo- 
quoit  à  la  fin  de  ses  jours.  Alors  racontât 
Cresus  rh3'stoire  de  Solon,  lequel  luy  avoit 
dict  que  l'homme  n'estoit  heureulx  en  ce 
monde  et  qu'il  failloit  attendre  la  mort,  et 
selon  icelle  pourroit  estre  dict  heureulx  ou 
malheurculx.  Quant  Cyrus  eust  entendu  la 
sentence  de  Solon,  revocat  sa  sentence,  si 
pardonnât  au  roy  Crésus  de  Lydie,  considérant 
que  ainsi  luy  pouvoit  advenir.  Parquoy 
l'homme  tant  qu'il  est  en  ce  mortel  monde,  se 
doibt  reputer  fragillt,  subject  aulx  vens,  à 
fortune,  aulx  fragilités  humaines,  et  n'y  a  que 
Dieu  qui  puisse  congnoistre  et  sçavoir  la  fin 
de  la  créature.  Et  pource  sont  vaines  toutes 
indicatures  des  astrologues,  ventrilogues,  phi- 
sonomyens,  magiciens,  pyromanciens,  géoman- 
ciens  et  semblables.  Et  pource  dist  Saint  Au- 
gustin  aulx  questions  du   vieulx  et  nouveau 


286  BAYARD 

Testament  que  il  n'y  a  aulcune  science  en  ce 
monde  si  ennemye  de  la  loy  de  Dieu  que  la 
doctrine  des  astrologues  divinateurs  et  judi- 
ciaires des  nativités  humaines,  et  communé- 
ment ceulx  qui  boutent  leurs  foy  et  conscience 
en  eulx  sont  de  ceus  plus  que  aultres,  et  pour 
une  vérité  que  trouvères  en  leurs  jugemens, 
trouvères  cent  faulcetés  pernicieuses.  Nul 
doncques  ne  peult  sçavoir  la  fin  de  la  créa- 
ture. Et  n'est  prince,  si  puissant  soit-il  qu'il 
ne  doibve  craindre  la  main  de  Dieu  et  sa  puis- 
sance. Et  se  doibt  reputer  heureulx  l'homme 
de  quelque  condition  soit-il,  grande  ou  petite, 
lequel  en  sa  vie  a  plusieurs  adversités,  car, 
comme  dict  Sainct  Grégoire,  comme  l'or  et 
l'argent  st  purifient  en  la  fornaise  et  au  feu, 
et  le  fer  à  la  lyme.  ainsi  faict  l'homme  par  les 
adversités  et  tribulations  humaines. 

A  ceste  cause,  ose  affermer  Bayard  estre  du 
nombre  des  heureulx,  pource  que  par  plusieurs 
adversités  et  tribulations,  a  passé  par  noble 
mort  avec  la  congnoissance  de  ses  péchés  et 
vraye  repentance  d'iceulx,  et  pour  vrayement 
son  prince  et  chose  publicque  servir  sans 
convoj-tise  de  richesses,  a  vrayement   soubs- 


BAYARD  287 

tenu,  en  Dieu  servant,  le  bien  public  et  hon- 
neur de  son  souverain  prince.  Car  oncques  ne 
volut  servir  prince  que  le  roy  de  France.  Et 
au  retour  de  Garillan,  Pape  Jule  second,  qui 
nouvellement  avoit  esté  esleu  pape,  volust  faire 
capitaine  de  l'esglise  le  noble  chevalier  Bayard, 
mais  oncques  ne  le  volust  accepter.  Si  res- 
pondit  qu'il  remercioit  le  pape  de  son  bon 
vouloir  grandement,  mais  qu'il  avoit  ung 
seigneur  au  ciel,  et  ung  aultre  en  terre,  c'estoit 
Dieu  au  ciel,  et  le  très  chrestien  roy  de  France 
en  terre,  et  que  aultre  ne  serviroit  en  ce 
monde,  dont  fust  très  desplaisant  pape  Jule. 
Et  dist  que  c'estoit  la  coustame  des  Françoys 
de  ainsi  aymer  leur  naturel  prince. 

^  Cy  iinist  les  faictz  et  gestes  du  noble 
chevalier  capitaine  Bayard,  en  son  temps 
lieutenant  du  Daulphiné  et  de  monseigneur 
le  duc  de  Lorraine,  lesquelles  gestes  ont  esté 
assemblées  et  recueiUies  par  messire  Symphorien 
Champier  docteur,  chevalier  et  seigneur  de  la 
Fa  verge,  selon  que  ledict  messire  Symphorien 
a  peu  savoir  de  plusieurs  gentilzhommes  et 
aultres  qui  ont  su5^vy  ledict  Capitaine  Bayard 


288  BAYARD 

en  plusieurs  voyages  et  pource  que  hystoires 
ne  se  peuvent  prouver  sinon  par  ceulx  qui  les 
ont  veu  et  ont  esté  en  présence,  prie  ledict 
messire  Symphorien  Champier  les  lecteurs 
d'icelluy  livre  que  si  aulcune  chose  treuvent 
qu'il  leur  semble  n'avoir  esté  en  la  sorte  faicte, 
qu'ils  le  ayent  pour  excuse  et  supplier  aulx 
faultes,  car  rien  ne  se  faict  en  ce  mortel  siècle 
sans  reprehension,  si  ne  sont  les  gestes  et 
escripts  des  apostres  et  evangélistes.  Et  est 
chose  humaine  faillir  à  l'homme  si  ne  vient  de 
Dieu,  lequel  ne  peult  faiUir.  Pourtant  leur  prie 
vouloir  prendre  rh3^stoire  comme  il  a  peu 
sçavoir  par  plusieurs  personnaiges  dignes  de 
foy  et  de  créance,  car  d'une  mesme  hystoire 
escripte  par  plusieurs  lesquelz  l'avons  veue  et 
esté  présens  sera  la  dicte  hystoire  diverse  et 
non  semblable  en  tout.  Et  ne  peult  estre  que 
divers  personnaiges  qui  ont  esté  en  une  mesme 
bataille  puissent  raconter  d'une  mesme  sorte, 
car  l'ung  aura  veu  une  chose,  et  l'aultre,  non. 
Et  pource,  doibvent  les  liseurs  supplir  et 
excuser  les  hystoriographes  si  du  tout  il  ne 
sont  semblables.,  car  il  n'y  a  rien  perfaict  soubz 


BATARD 


289 


le  ciel  de  la  lune,  qui  est  le  ciel  des  actions  et 
passions  humaines. 


Cy  finissent  les  faictz  et  gestes  du  noble 
chevalier  Bayard,  lieutenant  du  Daulphiné. 
Imprimé  à  Lyon  sur  le  Rosne,  par  Gilbert 
de  Viliers.  L'an  de  grâce  m.ccccxxv,  le  xxiiij. 
de  novembre. 


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PQ  Champier,  Çymphorien 

1553      Les  gestes  ensemble  la  vie 

G4.5G4.  du  preulx  chevalier  Bayard 

1918 


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